En octobre 1994, six mois après la mort de Kurt Cobain, un batteur de vingt-cinq ans s’enferme six jours dans un studio de Seattle et enregistre quinze chansons en jouant de tout. Trente ans plus tard, Foo Fighters remplit Wembley. Portrait de Dave Grohl, l’homme qui a transformé un deuil en groupe de stades.
Robert Lang Studios, Shoreline, banlieue nord de Seattle, 17 octobre 1994. Dave Grohl arrive avec une cassette de démos qu’il traîne depuis des années et un producteur ami, Barrett Jones. En six jours, il enregistre quinze morceaux dans l’ordre le plus mécanique qui soit : la batterie, puis la basse, puis les guitares, puis la voix, titre après titre, parfois plusieurs chansons dans la même heure. Une seule personne extérieure pose une note sur la bande, Greg Dulli des Afghan Whigs, pour une partie de guitare sur « X-Static ». Grohl fait presser une centaine de cassettes, les distribue à des amis, et refuse d’y mettre son nom. Il choisit Foo Fighters, le surnom que les pilotes alliés donnaient aux objets volants non identifiés pendant la Seconde Guerre mondiale, pour que l’on croie à un groupe et non à un batteur en deuil qui fait de la musique tout seul. Le disque sortira tel quel, le 4 juillet 1995, sur Roswell Records via Capitol.
Un gamin de Virginie dans le hardcore de Washington
David Eric Grohl naît le 14 janvier 1969 à Warren, dans l’Ohio, et grandit à Springfield, en Virginie, à vingt minutes de Washington. Sa mère enseigne l’anglais, son père est journaliste et plume politique au Parti républicain. Le garçon découvre le punk à treize ans lors d’un été à Evanston, près de Chicago, où une cousine l’emmène voir des concerts. Il apprend la guitare, puis la batterie en frappant des oreillers dans sa chambre avec un casque sur les oreilles. En 1986, à dix-sept ans, il ment sur son âge pour rejoindre Scream, groupe pilier de la scène hardcore de Washington, abandonne le lycée et part sur les routes des États-Unis et d’Europe dans un van.
Scream s’effondre en 1990, en pleine tournée, quand le bassiste disparaît à Los Angeles. Grohl appelle Buzz Osborne des Melvins, qui lui apprend qu’un trio d’Aberdeen cherche un batteur. Il auditionne à Seattle en septembre 1990 et entre dans Nirvana. Un an plus tard, Nevermind sort le 24 septembre 1991. Grohl y joue avec une puissance qui doit autant à John Bonham qu’au hardcore, mais il écrit aussi, en secret, des chansons qu’il n’ose pas montrer à Cobain. Certaines, comme « Marigold », finiront sur des faces B. Le 8 avril 1994, on retrouve le corps de Kurt Cobain dans sa maison de Seattle. Grohl racontera plus tard qu’il n’a plus voulu toucher une batterie pendant des mois, le son même de l’instrument lui rappelant ce qu’il venait de perdre. Il refuse une proposition de Tom Petty, qui le voulait comme batteur permanent des Heartbreakers après une apparition au Saturday Night Live, et choisit de faire exister ses propres chansons. Le fil de cette histoire se lit aussi dans notre dossier sur l’héritage de Nirvana.
Le groupe qui n’existait pas
Pour défendre un disque enregistré seul, il faut un groupe. Grohl recrute Pat Smear, ancien des Germs et dernier guitariste de scène de Nirvana, puis deux musiciens de Sunny Day Real Estate, groupe de Seattle qui vient de se dissoudre : le bassiste Nate Mendel et le batteur William Goldsmith. Le premier concert a lieu en février 1995 à Arcata, en Californie, et le groupe tourne avant même que l’album ne soit dans les bacs. « This Is a Call », « I’ll Stick Around », « Big Me » et son clip parodiant les publicités Mentos installent une identité : des mélodies pop sous des guitares saturées, et un chanteur qui hurle avec le sourire.
Le deuxième album est une autre affaire. Enregistré fin 1996 avec Gil Norton, producteur des Pixies, The Colour and the Shape sort le 20 mai 1997. Les sessions sont tendues : insatisfait des prises de batterie, Grohl refait la quasi-totalité des parties de Goldsmith sans le prévenir, et le batteur quitte le groupe quand il l’apprend. Taylor Hawkins, qui joue alors derrière Alanis Morissette, le remplace au printemps 1997. Smear part à son tour en septembre, remplacé par Franz Stahl, l’ancien guitariste de Scream, lui-même écarté en 1999 au profit de Chris Shiflett, venu du groupe punk No Use for a Name. Au milieu de ce chaos, le disque contient « Monkey Wrench », « My Hero » et « Everlong », la chanson qui résume le mieux ce que Grohl sait faire : une tension de guitare en accordage ouvert, une montée, un refrain qui lâche tout. Nous revenons sur ce disque dans la chronique de The Colour and the Shape.
La cave d’Alexandria et le Grammy
Fin 1999, Grohl fait un choix que peu de musiciens à sa place auraient fait : il quitte la Californie, achète une maison à Alexandria, en Virginie, et installe un studio dans la cave. Il y enregistre There Is Nothing Left to Lose, sorti le 2 novembre 1999, à trois, avec Mendel et Hawkins, sans guitariste supplémentaire. Le disque est plus calme, plus mélodique, et « Learn to Fly » devient le premier titre du groupe à entrer dans le Top 20 américain. Son clip, où les trois musiciens jouent tous les passagers d’un avion, dont deux agents d’entretien incarnés par Tenacious D, impose aussi l’humour comme marque de fabrique. En 2001, l’album remporte le Grammy du meilleur album rock, le premier d’une série de cinq dans cette catégorie.

Le quatrième album manque de tuer le groupe. En 2001, Hawkins fait une overdose à Londres et reste deux semaines dans le coma. Les premières sessions de One by One, qui ont coûté plusieurs centaines de milliers de dollars, sont jugées sans vie et jetées. Grohl part alors jouer de la batterie sur Songs for the Deaf de Queens of the Stone Age et part en tournée avec Josh Homme, au point que la presse annonce la fin de Foo Fighters. Il revient en Virginie et réenregistre l’album en moins de deux semaines. One by One sort le 22 octobre 2002, porté par « All My Life » et « Times Like These », et rapporte un nouveau Grammy. L’amitié avec Homme, racontée dans notre portrait de Josh Homme, donnera plus tard Them Crooked Vultures, trio formé en 2009 avec John Paul Jones de Led Zeppelin.
Hyde Park, Wembley, les stades
Avec In Your Honor, double album sorti le 14 juin 2005, un disque électrique et un disque acoustique enregistrés dans le nouveau Studio 606 de Northridge, le groupe change d’échelle. Le 17 juin 2006, Foo Fighters joue devant environ 85 000 personnes à Hyde Park, à Londres, avec Motörhead et Queens of the Stone Age en première partie. Deux ans plus tard, les 6 et 7 juin 2008, le groupe remplit le stade de Wembley deux soirs de suite, et invite Jimmy Page et John Paul Jones pour « Rock and Roll » et « Ramble On ». Grohl, à genoux devant les deux membres de Led Zeppelin, dit au public que c’est le plus beau jour de sa vie. L’album de cette période, Echoes, Silence, Patience and Grace, sorti le 25 septembre 2007 et produit par Gil Norton, apporte « The Pretender » et un troisième Grammy de l’album rock.
Le groupe a toujours gardé un lien particulier avec la France, même si ses passages y sont plus rares qu’en Grande-Bretagne. Les Foo Fighters ont été têtes d’affiche de Rock en Seine en août 2011, sur la grande scène du domaine de Saint-Cloud. Mais c’est en novembre 2015 que l’attachement se noue autrement : le groupe devait jouer à Bercy le 16 novembre et annule, après les attentats du 13 novembre, le reste de sa tournée européenne. Dix jours plus tard, il met en ligne gratuitement un EP de cinq titres, Saint Cecilia, enregistré dans un hôtel d’Austin, qu’il dédie aux victimes de Paris et du Bataclan.
Le garage d’Encino et la jambe cassée
Au tournant des années 2010, Foo Fighters est devenu une institution, et Grohl le sait. Pour Wasting Light, sorti le 12 avril 2011, il retourne à ce qui l’a fondé : Butch Vig, le producteur de Nevermind, enregistre le disque sur bande analogique dans le garage de la maison de Grohl à Encino, sans ordinateur. Pat Smear réintègre le groupe à plein temps, et Krist Novoselic joue de la basse et de l’accordéon sur « I Should Have Known », une chanson que beaucoup ont lue comme adressée à Cobain. L’album entre directement en tête du Billboard 200, une première pour le groupe, et rafle cinq Grammys. Un documentaire, Back and Forth de James Moll, en raconte la genèse et règle au passage quelques comptes avec William Goldsmith.

Grohl passe alors derrière la caméra. Sound City (2013), son premier film, raconte l’histoire du studio de Van Nuys où Nevermind fut enregistré et dont il a racheté la console Neve. Sonic Highways (2014) pousse l’idée plus loin : huit chansons enregistrées dans huit villes américaines, de Chicago à La Nouvelle-Orléans, chaque session filmée pour une série HBO. Le 12 juin 2015, à Göteborg, en Suède, Grohl chute de la scène au deuxième morceau et se fracture la jambe. Il se fait poser une attelle en coulisses, revient finir le concert assis, puis termine la tournée américaine sur un trône de guitares et de lumières qu’il a dessiné lui-même sur une serviette d’hôpital. L’épisode dit beaucoup de l’homme : une forme d’endurance de music-hall, et une incapacité à décevoir un public qui a payé. Suivront Concrete and Gold (2017), produit par Greg Kurstin, et Medicine at Midnight (2021), un album pensé pour danser, sorti en pleine pandémie et défendu sans concerts.
Taylor
Le 25 mars 2022, Taylor Hawkins meurt à Bogota, en Colombie, à cinquante ans, quelques heures avant un concert du festival Estéreo Picnic. Le groupe annule tout. Hawkins n’était pas seulement le batteur : c’était le double scénique de Grohl, celui qui chantait « Somebody to Love » de Queen en rappel, le meilleur ami qui le faisait rire pendant les interviews. Le 3 septembre 2022, un concert hommage de six heures au stade de Wembley réunit Paul McCartney, Brian May et Roger Taylor, Liam Gallagher, Josh Homme, Geddy Lee et Alex Lifeson de Rush ; Shane, le fils de Hawkins, alors âgé de seize ans, joue « My Hero » à la batterie. Un second concert a lieu le 27 septembre au Kia Forum de Los Angeles.
Beaucoup pensaient le groupe terminé. En mai 2023, Josh Freese, batteur de session qui a joué avec Devo, Nine Inch Nails et Guns N’ Roses, est présenté comme le nouveau membre. But Here We Are, sorti le 2 juin 2023 et produit par Greg Kurstin, est l’album le plus nu de la discographie : Grohl y tient lui-même la batterie, et y pleure à la fois Hawkins et sa propre mère, Virginia, morte en août 2022. Le disque, salué en France par une presse qui avait parfois boudé le groupe, se termine par « Rest », une berceuse de cinq minutes. En 2025, trente ans après le premier album, la formation change encore : Freese annonce en mai avoir été remercié, et Ilan Rubin, le batteur de Nine Inch Nails, prend sa place au cours de l’année. Le groupe, qui a déjà perdu trois batteurs en cours de route, continue de tourner. Dave Grohl, lui, reste ce qu’il était dans le studio de Shoreline en 1994 : un homme qui ne sait pas s’arrêter de jouer, et qui a bâti sur un deuil l’un des rares groupes de rock des années 2000 capables de remplir encore des stades un quart de siècle plus tard.
Les extraits de 30 secondes sont fournis par Deezer ; le lien « Deezer » ouvre le titre complet sur la plateforme.


