Des franges noires sur l’œil, des jeans slim, des refrains qui parlent de ruptures et d’ennui de banlieue. Entre 1999 et 2010, le pop-punk et l’emo ont rempli les festivals Warped Tour, les pages MySpace et les chambres d’adolescents du monde entier. Dossier sur une décennie longtemps moquée, dont les héros remplissent aujourd’hui des stades.
Octobre 2006. Sur les scènes de la tournée qui accompagne la sortie de The Black Parade, Gerard Way entre en uniforme de fanfare noir et blanc, le visage poudré, les cheveux teints en blanc. Dans la salle, des centaines d’adolescents portent le même maquillage, les mêmes gilets, les mêmes badges. Deux ans plus tard, un tabloïd anglais accusera ce groupe du New Jersey d’entretenir un culte de la mort, des milliers de fans défileront devant la rédaction du journal, et le mot emo, né vingt ans plus tôt dans les caves punk de Washington, deviendra pour le grand public le nom d’une mode vestimentaire. Entre-temps, quelques groupes auront vendu des dizaines de millions de disques en racontant des histoires de lycée sur des guitares saturées. Voici comment cela est arrivé.
D’où vient le mot
Emo est d’abord une insulte. Au milieu des années 80, à Washington, des groupes issus de la scène hardcore, Rites of Spring et Embrace en tête, ralentissent le tempo et se mettent à chanter leurs sentiments plutôt que la politique. Les puristes se moquent et parlent d’emotional hardcore, bientôt raccourci. Dans les années 90, le terme désigne une scène de disquaires et de fanzines : Sunny Day Real Estate à Seattle, Jawbreaker à San Francisco, The Promise Ring, Braid, American Football dans le Midwest, des guitares en arpèges, des voix fragiles, des concerts dans des sous-sols. Weezer, avec Pinkerton en 1996, offre malgré lui un modèle aux futurs groupes : l’aveu maladroit, la culpabilité, la mélodie pop sous les larsens.
Le pop-punk suit une autre route. Il descend des Ramones et des Buzzcocks, passe par les Descendents et le label Lookout! Records de la baie de San Francisco, et explose en 1994 quand Green Day sort Dookie et The Offspring Smash. Le genre a ses codes : trois accords, un tempo de course à pied, des refrains chantés à l’unisson et un humour de collégien. À la fin des années 90, la Californie du Sud, autour du label Fat Wreck Chords et du festival itinérant Warped Tour lancé par Kevin Lyman en 1995, est devenue sa capitale. C’est là que trois garçons de San Diego vont faire la jonction avec MTV.
Blink-182, les farceurs de San Diego
En juin 1999, Enema of the State transforme Blink-182, groupe de skate-punk connu pour ses blagues obscènes et ses concerts nus, en phénomène mondial. Mark Hoppus à la basse, Tom DeLonge à la guitare et Travis Barker, batteur surdoué arrivé l’année précédente, alignent What’s My Age Again?, All the Small Things et Adam’s Song, une chanson sur le suicide adolescent qui montre déjà que le groupe n’est pas qu’une machine à gags. La production de Jerry Finn, propre et puissante, devient la norme de tout le genre. L’album se vend par millions, les clips tournent en boucle sur MTV, et les ados de la France périurbaine découvrent le pop-punk américain au moment même où le nu-metal occupe l’autre moitié de leur discothèque.
Take Off Your Pants and Jacket en 2001 confirme, puis l’album sans titre de 2003, plus sombre et plus expérimental, avec Robert Smith de The Cure en invité sur All of This, montre un groupe qui grandit. Trop vite peut-être : en 2005, Blink-182 annonce une pause indéfinie sur fond de tensions entre DeLonge et ses camarades. Hoppus et Barker forment +44, DeLonge Angels & Airwaves. Il faudra un accident d’avion, en septembre 2008, dont Barker réchappe grièvement brûlé, pour que les trois se reparlent et annoncent leur retour aux Grammys de février 2009. Entre-temps, une génération entière de groupes, de Sum 41 à Good Charlotte, de New Found Glory aux Canadiens de Simple Plan, avait appliqué la recette avec plus ou moins de bonheur, et Avril Lavigne, dix-sept ans, l’avait adaptée à la pop féminine avec Let Go en 2002.
My Chemical Romance, le New Jersey en deuil
L’histoire de My Chemical Romance commence le 11 septembre 2001. Gerard Way, dessinateur de comics de vingt-quatre ans, voit les tours s’effondrer depuis l’autre rive de l’Hudson et décide, dit-il alors, de faire quelque chose de sa vie. Une semaine plus tard, il écrit Skylines and Turnstiles, recrute son frère Mikey à la basse, les guitaristes Ray Toro et Frank Iero, et enregistre en 2002 un premier album, I Brought You My Bullets, You Brought Me Your Love, sur le petit label Eyeball Records. La musique tient du punk hardcore, du glam et du théâtre, avec des textes de vampires et d’amours mortes que le chanteur emprunte à la fois à Morrissey, aux Misfits et à Queen.
Signé chez Reprise, le groupe sort en juin 2004 Three Cheers for Sweet Revenge, porté par I’m Not Okay (I Promise) et Helena, écrite pour la grand-mère des frères Way. Le disque devient disque de platine, mais c’est The Black Parade, en octobre 2006, qui change l’échelle. Produit par Rob Cavallo, l’homme de Dookie et d’American Idiot, cet album-concept sur un malade en fin de vie, accueilli dans la mort par une fanfare, emprunte à Queen, à Pink Floyd et à David Bowie et livre avec Welcome to the Black Parade le morceau qui définit encore le genre auprès du grand public. En France, où le groupe tourne dès 2007, la presse hésite entre condescendance et fascination, mais les lycéens ont déjà tranché.

Fall Out Boy et Paramore, la génération Fueled by Ramen
À Chicago, Fall Out Boy fait le chemin inverse : des racines hardcore vers la pop la plus assumée. Take This to Your Grave en 2003 installe la formule, textes torrentiels du bassiste Pete Wentz, mélodies soul du chanteur Patrick Stump, titres à rallonge. From Under the Cork Tree, sorti en mai 2005 chez Island, fait le reste : Sugar, We’re Goin Down et Dance, Dance occupent MTV pendant un an, l’album dépasse les deux millions d’exemplaires aux États-Unis et Wentz devient, avec son eye-liner et son blog, le visage de la scène. Infinity on High en 2007 entre numéro un du Billboard, avec Jay-Z en introduction, et Folie à Deux en 2008 pousse la pop de studio plus loin encore, avant une pause en 2009 dont beaucoup pensent qu’elle sera définitive.
Wentz a aussi le nez pour les autres. Via son label Decaydance, associé à Fueled by Ramen, il signe Panic! at the Disco, dont A Fever You Can’t Sweat Out en 2005 mélange emo, cabaret et électro, et il contribue à la découverte d’un groupe de Franklin, Tennessee, emmené par une chanteuse rousse de seize ans. Paramore sort All We Know Is Falling en 2005, puis Riot! en juin 2007, et Misery Business propulse Hayley Williams au rang de première grande figure féminine de la scène. Brand New Eyes en 2009, avec The Only Exception, confirme, juste avant que les frères Josh et Zac Farro ne quittent le groupe en publiant une lettre amère. Paramore survivra à cela, et à bien d’autres départs, en changeant de peau à chaque disque, ce qui explique en partie que le groupe soit aujourd’hui le plus respecté de sa génération par la critique.
MySpace, Warped Tour et Hot Topic
Aucune de ces carrières ne se comprend sans les outils de l’époque. MySpace, lancé en 2003, permet aux groupes de mettre quatre chansons en ligne et de se construire un public sans passer par la radio ; les pages de Fall Out Boy, de Panic! at the Disco ou de Paramore comptent parmi les plus visitées du site, et le classement des « top friends » devient un enjeu de cour de récré. Le Warped Tour, avec ses dizaines de scènes montées sur des parkings de tout le pays chaque été, sert de circuit de formation : on y voit les mêmes groupes trois années de suite, d’abord à midi devant cinquante personnes, puis en tête d’affiche. La chaîne de magasins Hot Topic vend les tee-shirts, les ceintures cloutées et les bracelets, et les émissions TRL de MTV et Fuse font le reste. C’est la dernière scène rock à avoir eu un écosystème complet avant que le streaming ne redistribue les cartes.
Le mouvement a son esthétique, sa mode et ses excès. Les franges asymétriques, les slims noirs, le mascara sur les garçons, les chaussures Vans à damier composent un uniforme que les tabloïds britanniques finissent par transformer en panique morale : en 2008, après le suicide d’une adolescente anglaise, le Daily Mail accuse My Chemical Romance et la culture emo, et des centaines de fans manifestent à Londres pour défendre leur groupe. Au Mexique, la même année, des jeunes emos sont agressés dans plusieurs villes. Ces épisodes, vus de loin, disent surtout la visibilité qu’avait atteinte une scène partie des sous-sols de Washington. En France, le phénomène reste plus modeste, porté par des groupes comme Pleymo côté nu-metal ou, plus tard, Chunk! No, Captain Chunk!, et surtout par les tournées des Américains dans les Zénith et à quelques festivals.
Les chansons qui ont tenu
Le procès en superficialité a été instruit longuement dans les années 2010, et il n’était pas sans arguments : textes d’apitoiement, misogynie à peine voilée sur certains titres, production formatée. Mais l’écoute à distance rend justice à une poignée de disques. Bleed American de Jimmy Eat World, en 2001, avec The Middle, reste un modèle de pop-rock sans graisse. Deja Entendu de Brand New, en 2003, et Tell All Your Friends de Taking Back Sunday, en 2002, ont formé des générations de groupes indie. Dashboard Confessional a inventé, à lui seul et avec une guitare acoustique, l’emo de feu de camp. The Black Parade est un album de rock d’opéra que l’on cite désormais à côté de The Wall sans rire. Et Enema of the State figure dans la plupart des listes de meilleurs albums des années 90 publiées depuis. Cette scène a aussi été le premier contact avec la guitare électrique pour une génération née dans les années 90, celle qui ferait ensuite la pop indie de la décennie suivante ou irait grossir les rangs des groupes du revival rock plus adoubé par la critique.
Le grand retour des années 2020
Personne, en 2013, quand My Chemical Romance annonce sa séparation par un communiqué laconique, n’aurait parié sur la suite. Le retournement commence discrètement : les enfants de la décennie 2000 arrivent à l’âge où l’on réécoute ses quinze ans, et la nostalgie fonctionne désormais par cycles de vingt ans. En 2019, My Chemical Romance annonce un concert de réunion au Shrine de Los Angeles, en décembre, dont les billets partent en quelques minutes. La tournée prévue pour 2020 est repoussée par la pandémie et se tient en 2022, dans des arènes et des stades, avec un nouveau morceau, The Foundations of Decay, et des critiques unanimes sur la forme du groupe. En 2025, le quatuor joue The Black Parade en entier dans des stades américains, près de vingt ans après sa sortie.

Blink-182 suit une trajectoire plus mouvementée. Tom DeLonge quitte le groupe en 2015, remplacé par Matt Skiba d’Alkaline Trio pour California en 2016 et Nine en 2019. Puis, en octobre 2022, après la maladie de Mark Hoppus, la formation d’origine annonce son retour, une tournée mondiale et un album, One More Time…, sorti en octobre 2023 et classé numéro un aux États-Unis. Le trio est tête d’affiche de Coachella en 2023, en remplacement de dernière minute de Frank Ocean, et passe par l’Accor Arena de Paris à l’automne de la même année. Fall Out Boy, revenu dès 2013 avec Save Rock and Roll, sort en mars 2023 So Much (for) Stardust, où le groupe retrouve le producteur Neal Avron de ses grandes années. Paramore, après After Laughter en 2017, publie This Is Why en février 2023, disque de post-punk nerveux qui vaut au groupe le Grammy du meilleur album rock en 2024, une première pour une formation issue de cette scène.
Une influence qui déborde le rock
Le retour n’est pas qu’une affaire d’anciens. À partir de 2020, la pop américaine s’empare du vocabulaire du genre. Machine Gun Kelly, rappeur reconverti, enregistre avec Travis Barker Tickets to My Downfall, numéro un du Billboard, et Barker devient le producteur le plus demandé de la décennie, de Willow à Avril Lavigne. Olivia Rodrigo, avec good 4 u en 2021, ressuscite le riff de Misery Business au point de devoir en créditer Hayley Williams et Josh Farro. Le festival When We Were Young, lancé à Las Vegas en octobre 2022 avec My Chemical Romance et Paramore en têtes d’affiche, écoule ses billets en une journée et ajoute des dates. En Grande-Bretagne, la scène dite de la cinquième vague, Hot Milk, Neck Deep ou Creeper, fait vivre le genre en salle. Et il n’est pas rare d’entendre des artistes du rap ou de l’hyperpop, de Lil Uzi Vert à 100 gecs, citer The Black Parade comme un disque fondateur.
Ce que raconte cette décennie, au fond, c’est un malentendu réparé. Le pop-punk et l’emo ont été pris pour une mode parce qu’ils en avaient l’apparence, alors qu’ils étaient surtout une façon, pour des adolescents de banlieue américaine puis du monde entier, de chanter très fort ce qu’ils n’arrivaient pas à dire. Les chansons ont mieux vieilli que les franges. On en trouvera quelques-unes dans notre sélection de quarante titres pop des années 2000, et l’on comprendra, en les réécoutant, pourquoi des stades entiers connaissent encore le compte à rebours de Welcome to the Black Parade.
Les extraits de 30 secondes sont fournis par Deezer ; le lien « Deezer » ouvre le titre complet sur la plateforme.


