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Green Day, American Idiot, l’opéra-rock de l’Amérique de Bush

Après le vol des bandes de leur album précédent, Green Day écrit en 2004 un opéra-rock sur un adolescent de banlieue dans l'Amérique de Bush. American Idiot relance le trio et le mène jusqu'à Broadway.

Green Day sur scène : Billie Joe Armstrong, Mike Dirnt et Tré Cool, le trio de la baie de San Francisco. Photo ECarterSterling, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons.

À l’été 2003, les bandes du prochain album de Green Day disparaissent d’un studio d’Oakland. Plutôt que de les refaire, le trio repart de zéro et écrit un opéra-rock sur l’Amérique de George W. Bush. Sorti le 21 septembre 2004, American Idiot relance une carrière que tout le monde croyait finie.

Studio 880, Oakland, Californie, fin 2002. Green Day vient de terminer une vingtaine de titres pour un album intitulé Cigarettes and Valentines, un retour au punk nerveux après le mal-aimé Warning, sorti en 2000 et resté loin des ventes de Dookie. Un matin, les masters ont disparu du studio. Le groupe n’a jamais su qui les avait emportés. Rob Cavallo, le producteur qui les accompagne depuis 1994, pose alors la question qui va changer la suite : ces chansons étaient-elles vraiment les meilleures qu’ils aient jamais écrites ? La réponse est non. Billie Joe Armstrong, Mike Dirnt et Tré Cool décident de ne pas réenregistrer une note de l’album perdu et de recommencer avec une ambition neuve. À trente-deux ans, après douze ans de carrière, le chanteur veut écrire quelque chose de plus grand qu’une collection de singles de deux minutes trente.

Un groupe en fin de cycle

Il faut se souvenir d’où revient Green Day à ce moment-là. Formé à l’adolescence dans la banlieue est de la baie de San Francisco et passé par le club punk 924 Gilman Street de Berkeley, le trio a vendu des millions d’exemplaires de Dookie en 1994, puis a vu chaque album suivant faire moins bien que le précédent : Insomniac en 1995, Nimrod en 1997, Warning en 2000. Les relations entre les trois musiciens se sont dégradées au point qu’ils passent, au début des années 2000, par une forme de thérapie de groupe. En 2003, en attendant que Cavallo leur libère du temps, ils s’amusent à enregistrer sous le nom de The Network un album de new wave masqué, Money Money 2020, dont ils nient longtemps être les auteurs. La presse américaine les classe parmi les survivants d’une époque révolue, celle du punk californien d’avant le nu metal et les Strokes.

Le déclic vient d’un jeu. Un jour où Armstrong est absent, Dirnt enregistre une chanson de trente secondes. Les deux autres font de même, puis chacun écrit une pièce qui enchaîne sur celle du précédent. Ce qui n’était qu’une blague donne naissance à « Homecoming », suite de cinq mouvements et neuf minutes, et pose une méthode : si le groupe peut écrire une pièce de neuf minutes, il peut construire un disque entier qui raconte une histoire. Armstrong avait grandi avec Tommy et Quadrophenia des Who, avec The Rocky Horror Picture Show et avec Jesus Christ Superstar. Il écrit « Jesus of Suburbia », seconde suite de neuf minutes, et le récit prend forme autour de ce personnage, un adolescent de banlieue nourri de télévision et de sodas, qui part pour la ville.

Jesus of Suburbia, St. Jimmy et Whatsername

L’histoire d’American Idiot est volontairement floue, et c’est sa force. Jesus of Suburbia quitte sa ville natale, « City of the Damned », après « Dearly Beloved » et « Tales of Another Broken Home », les sous-parties de la première suite. En ville, il se dédouble en St. Jimmy, un punk charismatique et autodestructeur, présenté dans la chanson du même nom sur un tempo de bastringue. Il rencontre Whatsername, une fille engagée dont il ne retiendra pas le nom, dans « She’s a Rebel » et « Extraordinary Girl ». Le disque alterne alors chansons d’amour, de dérive et d’engagement, jusqu’à « Letterbomb », où Whatsername s’en va, et « Wake Me Up When September Ends », pause de deuil au milieu de la fiction. « Homecoming » raconte la mort de St. Jimmy, c’est-à-dire le renoncement du héros à sa moitié destructrice, et son retour chez lui. « Whatsername » clôt le disque sur un souvenir qui s’efface.

Le disque emprunte aussi beaucoup à la propre histoire du groupe. Les banlieues sans relief où grandit Jesus of Suburbia ressemblent à Rodeo, la ville ouvrière de la baie où Armstrong et Dirnt ont passé leur adolescence, et la fuite vers la ville rappelle les soirées du 924 Gilman Street de Berkeley, le club associatif où le groupe a joué ses premiers concerts à la fin des années 80. Armstrong a souvent dit que le personnage de St. Jimmy était inspiré de gens qu’il avait croisés dans cette scène punk, et de ce qu’il aurait pu devenir lui-même si Dookie ne l’avait pas sorti de là.

Armstrong a toujours refusé de dire si Jesus of Suburbia et St. Jimmy étaient deux personnes ou une seule, et il a laissé l’interprétation ouverte au moment de la comédie musicale. Ce flou permet au disque de fonctionner aussi comme un simple enchaînement de chansons. Rien n’oblige à suivre l’intrigue pour aimer « Holiday », dont le pont imite un discours politique hurlé dans un porte-voix, ni pour reconnaître dans « Boulevard of Broken Dreams » la chanson de solitude urbaine la plus diffusée de la décennie. Le titre d’ouverture, lui, ne raconte rien : c’est une charge de deux minutes cinquante contre l’Amérique des chaînes d’information en continu, écrite après qu’Armstrong eut entendu à la radio un tube country patriotique qui l’avait mis en colère. Il voulait répondre avec la même simplicité et la même efficacité.

Ocean Way, Rob Cavallo et le son d’un stade

L’enregistrement commence au Studio 880 d’Oakland puis se poursuit aux studios Ocean Way d’Hollywood, entre l’automne 2003 et le printemps 2004, avec Rob Cavallo à la production et Chris Lord-Alge au mixage. Le son est plus large que tout ce que le groupe avait fait : guitares doublées à l’infini, chœurs empilés, piano et cordes sur « Wake Me Up When September Ends », harmonica et saxophone sur « Homecoming ». Dirnt et Cool, souvent réduits dans les comptes rendus à une section rythmique au service d’Armstrong, portent le disque : la basse de « Longview » était déjà une signature, celle de « St. Jimmy » et de « Letterbomb » tient le tempo à des vitesses de hardcore, et la batterie de Cool varie les roulements de caisse claire militaire sur le titre d’ouverture et les breaks à la Keith Moon sur les suites.

Console de mixage dans un studio d'enregistrement
Image d’illustration : une console de mixage, le genre de table derrière laquelle Rob Cavallo et Chris Lord-Alge ont façonné le son de l’album. Photo James Kovin / Unsplash.

Le groupe fait aussi entrer des voix nouvelles. Sur « Homecoming », Mike Dirnt chante « Nobody Likes You » et Tré Cool « Rock and Roll Girlfriend », deux courtes pièces écrites par eux-mêmes et placées dans la suite comme des apartés. Jason Freese ajoute le saxophone de « Homecoming », et Kathleen Hanna, la chanteuse de Bikini Kill, prête sa voix à l’introduction parlée de « Letterbomb ». Le livret, conçu par Chris Bilheimer, montre un cœur en forme de grenade tenu par une main rouge sur fond noir et blanc, une image qui devient aussitôt un tee-shirt vendu par millions. Treize pistes et cinquante-sept minutes : jamais un album de Green Day n’avait dépassé les quarante-cinq minutes.

Septembre 2004, l’Amérique à sept semaines d’une élection

Le single « American Idiot » sort en août 2004, l’album le 21 septembre, six semaines avant la réélection de George W. Bush contre John Kerry. Le disque entre directement en tête des ventes aux États-Unis, une première pour le groupe, et au Royaume-Uni. « Boulevard of Broken Dreams » suit en novembre, « Holiday » en mars 2005, « Wake Me Up When September Ends » en juin, « Jesus of Suburbia » en octobre. La chanson sur septembre, écrite pour le père d’Armstrong, mort d’un cancer en septembre 1982 quand le garçon avait dix ans, prend une autre dimension à la fin de l’été 2005, quand l’ouragan Katrina frappe La Nouvelle-Orléans : les chaînes américaines l’utilisent sur les images des quartiers inondés, et le groupe donne des concerts de soutien.

En février 2005, American Idiot reçoit le Grammy du meilleur album rock. Un an plus tard, « Boulevard of Broken Dreams » remporte celui de l’enregistrement de l’année, une récompense rarement accordée à un groupe de rock à guitares. La chanson fait aussi l’objet d’une polémique : Noel Gallagher, dont les propos sont rapportés par la presse britannique en 2006, trouve que son introduction ressemble à celle de « Wonderwall ». Les suites d’Oasis sont racontées dans notre dossier sur Oasis et Blur après la britpop. Les ventes mondiales de l’album dépassent les quinze millions d’exemplaires selon la plupart des sources, ce qui en fait l’un des disques de rock les plus vendus de la décennie, à égalité ou presque avec les meilleurs résultats du revival rock des années 2000 dont Green Day ne faisait pourtant pas partie.

Milton Keynes, Bercy, le Parc des Princes

La tournée qui suit dure presque deux ans et transforme le trio en groupe de stades. Les 18 et 19 juin 2005, Green Day joue devant environ 130 000 personnes en deux soirs au National Bowl de Milton Keynes, en Angleterre ; le film et l’album Bullet in a Bible, sortis en novembre 2005, en gardent la trace. Armstrong y mène le public à la baguette, fait monter des spectateurs sur scène pour jouer « Knowledge » d’Operation Ivy, se déguise, lance des pistolets à eau et s’adresse directement à Bush. La France découvre ce spectacle à Bercy au début de l’année 2005, dans une salle pleine, puis sur les scènes de festivals d’été. Les Inrockuptibles et Rock & Folk, qui avaient longtemps tenu le groupe pour une formation de lycéens, saluent la mue avec une surprise non dissimulée. Cinq ans plus tard, en juin 2010, pour la tournée de 21st Century Breakdown, le groupe remplit le Parc des Princes.

Mains levées dans la foule d'un festival
Image d’illustration : un public de festival, comme celui de Milton Keynes filmé pour Bullet in a Bible. Photo Melissa Askew / Unsplash.

L’album a eu une deuxième vie sur scène, au sens théâtral. Michael Mayer, metteur en scène de Spring Awakening, adapte American Idiot en comédie musicale avec Armstrong au livret. Le spectacle est créé au Berkeley Repertory Theatre en septembre 2009, puis ouvre à Broadway au St. James Theatre en avril 2010, où il reste un an et remporte deux Tony Awards, pour les décors et les lumières. Armstrong lui-même y tient le rôle de St. Jimmy à plusieurs reprises. Le projet de film, annoncé à plusieurs reprises avec HBO puis sans, n’a jamais abouti. Vingt ans après la sortie, lors de la tournée Saviors de 2024, Green Day joue chaque soir Dookie et American Idiot dans leur intégralité, deux disques séparés par dix ans et réunis dans le même set comme les deux sommets du groupe.

Ce qu’il en reste

Avec le recul, American Idiot est le disque qui a fait passer le punk mélodique des années 90 dans l’ère des grandes tournées, et qui a ouvert la voie à toute une génération de groupes ambitieux, de My Chemical Romance avec The Black Parade en 2006 à Paramore, racontés dans notre dossier sur l’emo et le pop-punk. Ses détracteurs lui reprochent sa grandiloquence et un discours politique peu subtil. Mais le disque s’écoute toujours d’une traite, ce que peu d’opéras-rock peuvent revendiquer. Son titre d’ouverture figure dans notre sélection des 50 riffs qui ont marqué le rock depuis 1997, et « Boulevard of Broken Dreams » dans celle des 40 titres pop des années 2000, preuve que l’album a parlé bien au-delà du public des guitares. Green Day a tenté de refaire le coup avec 21st Century Breakdown en 2009, puis a changé de registre. Il n’a jamais retrouvé cette alliance d’urgence et de démesure, et il ne s’en cache pas.

Les extraits de 30 secondes sont fournis par Deezer ; le lien « Deezer » ouvre le titre complet sur la plateforme.

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