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Adele, de Tottenham à Las Vegas

Quatre albums en quinze ans, chacun titré d'un âge, seize Grammys, un Oscar et cent soirs à Las Vegas. Portrait d'Adele Adkins, née en 1988, qui a fait de la chanson de rupture une industrie.

Adele en concert. Chacun de ses albums porte pour titre l'âge auquel elle l'a écrit. Photo Molgreen, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Elle a grandi à Tottenham, chanté dans une école publique pour futurs artistes et mis ses chansons sur MySpace. Quinze ans plus tard, Adele avait vendu plus de disques que presque n’importe qui au vingt-et-unième siècle et rempli cent soirs une salle de Las Vegas. Portrait d’une chanteuse à part.

Le 15 février 2011, à l’O2 Arena de Londres, les Brit Awards touchent à leur fin quand une jeune femme de vingt-deux ans en robe noire s’avance seule vers un micro, un pianiste à sa gauche, aucun décor. Elle chante Someone Like You, quatre minutes et demie sur un ex-fiancé qui s’est marié avec une autre. À la dernière note, elle éclate en sanglots, la salle se lève, et le lendemain matin la chanson est numéro un des téléchargements britanniques, ce qui n’était jamais arrivé à un titre après une simple prestation télévisée. L’album dont elle est tirée, 21, sorti trois semaines plus tôt, restera vingt-trois semaines en tête des ventes au Royaume-Uni et deviendra le disque le plus vendu du siècle dans le pays. Cette soirée résume Adele : une voix, un piano, une histoire de rupture, et une capacité à faire pleurer une arène sans hausser le ton.

Tottenham, puis Brixton

Adele Laurie Blue Adkins naît le 5 mai 1988 à Tottenham, dans le nord de Londres. Sa mère, Penny Adkins, a dix-huit ans et l’élève seule ; son père, un plombier gallois, disparaît très tôt de sa vie et elle n’en parlera qu’avec dureté. Mère et fille déménagent souvent, de Tottenham à Brighton puis à Brixton et West Norwood, dans le sud de la ville, dans des appartements modestes. La radio et les disques de Penny font l’éducation : les Spice Girls d’abord, dont la petite fille est fan absolue, puis, adolescente, une découverte dans un bac de disques d’occasion d’une boutique de quartier, deux albums d’Etta James et d’Ella Fitzgerald achetés pour leurs pochettes et qui lui apprennent ce qu’est une voix.

À quatorze ans, elle entre à la BRIT School de Croydon, l’école publique d’arts du spectacle financée en partie par l’industrie du disque, où passent au même moment Leona Lewis, Jessie J et Kate Nash, et d’où sortait quelques années plus tôt Amy Winehouse. Adele y est une élève moyennement assidue, plus intéressée par le chant que par la danse, mais elle y écrit ses premières chansons, dont Hometown Glory, composée à seize ans en dix minutes, dit-elle, après une dispute avec sa mère qui voulait l’envoyer étudier à Liverpool. Un ami met trois de ses démos sur MySpace en 2006. Le label indépendant XL Recordings, maison de Radiohead, de The White Stripes et de M.I.A., dirigée par Richard Russell, la convoque ; elle croit à une blague et vient accompagnée d’un ami au cas où. Elle sort de l’école en mai 2006, signe chez XL en septembre.

19, un premier disque et une soirée de télévision

19 paraît le 28 janvier 2008. Le titre est son âge au moment de l’écriture, principe qu’elle gardera pour tous ses albums suivants. Le disque, produit par Jim Abbiss et Eg White notamment, mélange soul, folk et une reprise de Bob Dylan, Make You Feel My Love, qui deviendra un standard de mariage. Hometown Glory et surtout Chasing Pavements, écrite après une bagarre avec un petit ami devant un pub de Soho, installent la voix, un contralto chaud avec une aisance dans les graves rare chez les chanteuses de son âge. Adele est la première lauréate du Critics’ Choice des Brit Awards, prix créé pour elle, et l’album entre numéro un au Royaume-Uni.

Aux États-Unis, rien ne se passe jusqu’au 18 octobre 2008. Ce soir-là, elle est l’invitée musicale de Saturday Night Live, et la candidate républicaine à la vice-présidence Sarah Palin vient jouer son propre rôle face à Tina Fey. L’émission bat des records d’audience, dix-sept millions d’Américains découvrent une Anglaise de vingt ans chantant Chasing Pavements, et 19 grimpe en tête des ventes iTunes dans la nuit. Quatre mois plus tard, elle remporte deux Grammys, dont celui de la révélation de l’année. Elle a vingt ans, elle déteste prendre l’avion, et elle a annulé une partie de sa première tournée américaine pour rester avec un garçon, ce qu’elle regrettera publiquement.

21, l’album qui a fait exception

La rupture avec ce garçon-là nourrit le deuxième album. Écrit en 2009 et 2010 avec Paul Epworth, Ryan Tedder, Fraser T Smith, Dan Wilson de Semisonic et le producteur Rick Rubin, qui enregistre une partie des morceaux au Shangri-La de Malibu, 21 sort le 24 janvier 2011. Rolling in the Deep, coécrite avec Epworth en une après-midi de colère, ouvre le disque sur un tambour de marche et un gospel de vengeance ; Rumour Has It, Set Fire to the Rain, Turning Tables et Someone Like You complètent une suite de chansons que la presse compare alors à Back to Black, disque de rupture d’une autre Londonienne, paru quatre ans plus tôt. La comparaison flatte et agace Adele ; les deux femmes se connaissaient peu et Winehouse mourra en juillet 2011, au moment où 21 écrase les classements.

Les chiffres appartiennent à une autre époque de l’industrie. Numéro un dans plus de trente pays, vingt-quatre semaines en tête du Billboard 200, plus de trente millions d’exemplaires vendus dans le monde en quelques années, le disque le plus écoulé de l’année 2011 puis de l’année 2012 aux États-Unis. En France, où 19 était passé à peu près inaperçu, 21 devient l’un des albums les plus vendus de la décennie, présent très longtemps dans les classements, et Someone Like You s’installe sur toutes les radios généralistes. Ce succès arrive alors que l’industrie parle de chute libre et que le streaming n’a pas encore pris le relais du CD : Adele est le dernier phénomène de l’ère du disque physique, et le premier de l’ère suivante. Nous revenons plus longuement sur cet album dans notre chronique de 21.

Gros plan sur les touches d'un piano
Image d’illustration : des touches de piano, l’instrument de New Born et de Butterflies and Hurricanes. Photo Claude Gabriel / Unsplash.

Une voix qui casse, un Oscar et un enfant

La tournée de 21 s’arrête brutalement à l’automne 2011 : une hémorragie des cordes vocales oblige Adele à annuler ses dates américaines et à subir une opération au laser à Boston, en novembre, suivie de plusieurs semaines de silence complet. Elle revient le 12 février 2012 sur la scène des Grammys, où elle chante Rolling in the Deep et remporte six trophées, dont ceux de l’album, de l’enregistrement et de la chanson de l’année, égalant le record de Beyoncé. Deux semaines plus tard, aux Brits, elle est coupée en plein discours de remerciement par la production, pressée de passer à Blur, et adresse un doigt d’honneur aux organisateurs qui fera le tour de la presse britannique.

Suivent deux années de retrait volontaire. En octobre 2012, elle donne naissance à un fils, Angelo, avec son compagnon Simon Konecki, et publie le même mois Skyfall, générique du James Bond de Sam Mendes, coécrit avec Paul Epworth et enregistré avec un orchestre de soixante-dix-sept musiciens aux studios Abbey Road. La chanson lui vaut un Golden Globe, un Grammy et, en février 2013, l’Oscar de la meilleure chanson originale, qu’elle vient chercher à Los Angeles en chantant en direct pour la première fois depuis sa grossesse. Puis, plus rien pendant près de trois ans : pas de tournée, très peu d’interviews, une vie de mère à Londres. Dans une industrie qui exige un album tous les dix-huit mois, ce silence devient en lui-même une stratégie, même si elle a toujours nié en avoir une.

25, Hello et le record absolu

Le 18 octobre 2015, une publicité de trente secondes diffusée pendant The X Factor montre un écran noir et fait entendre une voix qui dit bonjour. Cinq jours plus tard, Hello, produite par Greg Kurstin, est en ligne et son clip, tourné au Québec par Xavier Dolan en pellicule et en IMAX, avec Tristan Wilds, dépasse le milliard de vues en moins de trois mois. 25 sort le 20 novembre 2015 et vend 3,38 millions d’exemplaires aux États-Unis en une semaine, un record absolu depuis que les ventes sont mesurées, et huit cent mille au Royaume-Uni, autre record. Adele refuse de mettre le disque en streaming pendant sept mois, choix qui fait débat et que peu d’artistes pourraient se permettre.

Le disque, où l’on entend aussi Max Martin et Shellback sur Send My Love (To Your New Lover), Bruno Mars sur All I Ask et Danger Mouse, est moins celui d’une rupture que d’une réconciliation avec le temps qui passe. Il rapporte cinq Grammys en février 2017, dont, à nouveau, l’album de l’année, face à Lemonade de Beyoncé ; sur scène, Adele déclare que le prix aurait dû revenir à sa rivale et casse son trophée en deux pour le partager. La tournée qui suit, de février 2016 à juillet 2017, est la première à grande échelle de sa carrière : cent vingt dates dont deux soirs à l’AccorHotels Arena de Paris en juin 2016, ses seuls concerts français de cette ampleur, et une conclusion prévue à Wembley sur quatre soirs, dont les deux derniers sont annulés, cordes vocales à nouveau en cause. Elle annonce alors qu’elle ne sait pas si elle tournera encore un jour.

30, le divorce et le désert

Les années suivantes sont celles d’un divorce, prononcé en 2021, d’un déménagement à Los Angeles et d’une transformation physique dont les tabloïds font leur miel. Adele en fait un disque. 30, sorti le 19 novembre 2021 après un entretien fleuve avec Oprah Winfrey et un concert télévisé filmé au Griffith Observatory, est son album le plus personnel : des messages vocaux adressés à son fils sur My Little Love, une chanson d’aveu sur Easy on Me, encore avec Greg Kurstin, des collaborations avec Inflo du collectif Sault, Ludwig Göransson, Tobias Jesso Jr et Max Martin. Le disque est le plus vendu de l’année 2021 dans le monde, et elle obtient de Spotify que la lecture aléatoire ne soit plus proposée par défaut sur les albums, au nom de l’ordre des morceaux. Easy on Me lui vaut un seizième Grammy en 2023.

Scène de spectacle baignée de lumière bleue devant un public
Image d’illustration : une scène en lumière bleue, dans l’esprit des concerts du groupe. Photo A J. / Unsplash.

Puis vient Las Vegas. Weekends with Adele, une résidence au Colosseum du Caesars Palace, doit débuter en janvier 2022 ; la veille du premier soir, en larmes dans une vidéo, elle annonce un report, invoquant des retards de livraison et le Covid dans l’équipe. La presse américaine parle de fiasco, les fans déjà sur place se retrouvent devant une salle fermée. Le spectacle, entièrement repensé, ouvre finalement en novembre 2022 et se déroule sur deux ans, jusqu’en novembre 2024, à raison de deux soirs par week-end, une centaine de représentations devant quatre mille personnes à chaque fois, avec des prix qui font de ces billets les plus chers de la ville. Entre-temps, à l’été 2024, elle joue dix soirs à Munich dans une arène construite pour l’occasion, ses seules dates européennes depuis 2017, devant environ soixante-quinze mille spectateurs par soir. Elle y annonce, comme à Las Vegas, une longue pause à venir.

Ce qu’Adele a changé

D’abord une question d’échelle. À une époque où la pop se fragmente et où les carrières se construisent sur le rythme des sorties, Adele a prouvé qu’un album tous les quatre à six ans, sans réseaux sociaux ou presque, sans featuring et sans tournée mondiale permanente, pouvait rester le plus grand événement de l’industrie. Elle a imposé la chanson au piano comme un format de stade au moment où tout le monde pariait sur l’électro, et ouvert la voie à une génération de chanteuses britanniques, de Sam Smith à Raye, et, sur un tout autre registre, Dua Lipa, qui n’ont plus eu à choisir entre la soul et les classements. Sa collaboration au long cours avec des producteurs comme Paul Epworth ou Greg Kurstin, qui ont ensuite travaillé pour Florence + the Machine, Sia ou les Foo Fighters, a aussi redessiné la pop britannique des années 2010.

Ensuite une question de personnage. L’accent du sud de Londres, le rire énorme, les jurons en pleine cérémonie, le refus assumé de faire de la promotion, la franchise sur son poids, sa mère, son divorce ou son trac, ont construit une figure à laquelle une part énorme du public s’identifie, en particulier les femmes, en particulier en dehors des grandes villes. En France, elle est depuis 2011 l’une des artistes internationales les plus vendues, et Someone Like You figure dans les chansons les plus diffusées de la décennie sur les radios françaises. Il reste à savoir ce que fera de sa voix, qu’elle a promis de reposer, une chanteuse qui n’a pas quarante ans et qui a toujours annoncé ses pauses avant de revenir plus haut. Ceux qui veulent comparer les trajectoires trouveront dans notre portrait de Billie Eilish l’autre grande figure de la pop à voix basse du siècle, et dans nos autres portraits quelques Londoniens qui ont fait, comme elle, le chemin de la banlieue aux stades.

Les extraits de 30 secondes sont fournis par Deezer ; le lien « Deezer » ouvre le titre complet sur la plateforme.

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