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The Killers, de Las Vegas aux stades, vingt ans de Mr. Brightside

Un groom de casino, un guitariste recruté par petite annonce et une ville sans scène rock : de Hot Fuss à Imploding the Mirage, portrait des Killers, groupe américain qui chante comme des Anglais.

The Killers sur scène : Brandon Flowers, Dave Keuning, Mark Stoermer et Ronnie Vannucci Jr. Photo Raph_PH, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.

Un groom de casino qui écrit des refrains dans sa tête, un guitariste recruté par petite annonce et une ville où personne ne cherchait de groupe de rock : voilà comment naissent The Killers, à Las Vegas, en 2001. De Hot Fuss à Imploding the Mirage, portrait d’un groupe américain qui chante comme des Anglais.

Un soir d’août 2001, Brandon Flowers assiste à un concert d’Oasis au Hard Rock Hotel de Las Vegas. Il a vingt ans, il travaille comme groom au Gold Coast, un casino en retrait du Strip, et il vient de se faire renvoyer d’un petit groupe de synthpop local, Blush Response, qui partait s’installer à Los Angeles sans lui. Devant les frères Gallagher, il décide qu’il veut un groupe avec des guitares, des refrains à reprendre en chœur et l’ambition de remplir des stades. Quelques semaines plus tard, il répond à une annonce publiée dans un journal gratuit de la ville par un guitariste originaire de l’Iowa, Dave Keuning, qui cite les Smiths, Oasis et Bowie parmi ses références. Les deux se rencontrent, Keuning fait écouter un riff qui deviendra Mr. Brightside, et Flowers écrit les paroles en une nuit. Le premier morceau du groupe est aussi celui qui, vingt ans plus tard, refuse toujours de quitter les classements britanniques.

Une ville sans scène

Las Vegas au début des années 2000 est un désert pour le rock. La ville vit des shows de casino, des résidences de crooners et des DJ, et les groupes locaux jouent dans des bars à l’écart du Strip devant des publics clairsemés. Flowers et Keuning y voient un avantage : personne ne les regarde, ils peuvent se tromper. Le nom du groupe est emprunté à un faux groupe qui apparaît dans le clip de Crystal de New Order, en 2001, dont le nom figure sur la grosse caisse. Après plusieurs changements de section rythmique, la formation se stabilise en 2002 avec Mark Stoermer, un bassiste de la ville qui livrait des échantillons médicaux le jour, et Ronnie Vannucci Jr., un batteur formé à la percussion classique à l’université du Nevada, qui photographiait des mariages dans une chapelle pour payer ses études.

Le groupe répète dans le garage de Vannucci et, la nuit, dans une salle de l’université où le batteur a gardé une clé. Une démo circule, les labels américains passent leur tour, et c’est encore une fois l’Angleterre qui entend quelque chose. Alex Gilbert et Ben Durling, deux Britanniques qui viennent de fonder le petit label Lizard King, reçoivent la démo à Londres et signent le groupe en 2003 pour le Royaume-Uni. Mr. Brightside sort en single limité en septembre 2003, la radio anglaise s’en empare, et Island Def Jam finit par signer les Killers pour le reste du monde. Le premier passage à Londres, dans des clubs minuscules, se fait devant une presse déjà acquise, qui découvre un chanteur en veste à paillettes et eyeliner qui chante avec un accent qui n’est pas le sien.

Hot Fuss, l’Amérique vue d’Angleterre

Hot Fuss paraît le 7 juin 2004 au Royaume-Uni et une semaine plus tard aux États-Unis, produit par le groupe avec Jeff Saltzman. Le disque est un condensé de tout ce que quatre garçons du Nevada avaient appris de la new wave anglaise : des synthétiseurs à la Duran Duran, des guitares à la Smiths, des refrains à la Oasis et une théâtralité à la Bowie. Somebody Told Me, avec sa phrase sur un petit ami qui ressemble à une petite amie, devient le premier tube américain. Mr. Brightside, réédité, entre dans le top 10 des deux côtés de l’Atlantique. All These Things That I’ve Done, avec sa chorale gospel et son mantra sur le soldat qui a une âme, offre au groupe son morceau de fin de concert. Smile Like You Mean It ferme la série de singles.

Le texte de Mr. Brightside mérite un détour, parce qu’il explique une partie de la longévité du morceau. Flowers l’a écrit après avoir surpris une petite amie avec un autre homme dans un bar de Las Vegas, et la chanson raconte, en trois minutes et sans reprendre son souffle, la jalousie d’un homme qui imagine la scène en boucle. Le refrain ne résout rien, le couplet revient à l’identique, et cette structure circulaire, que le groupe a conservée par manque de temps plus que par calcul, fait que la chanson se termine sans avoir avancé. Vingt ans de pubs et de mariages britanniques ont confirmé qu’on pouvait la chanter sans jamais s’en lasser.

Le succès est massif et, chose plus rare, il dure. Hot Fuss reste plus d’un an dans les classements américains, se hisse en tête des ventes britanniques et dépasse largement le million d’exemplaires dans chacun des deux pays. Aux Brit Awards de février 2006, les Killers repartent avec les trophées de meilleur groupe international et de meilleur album international. La presse les range parmi les héritiers du revival rock du début de la décennie, aux côtés des Strokes, d’Interpol et de Franz Ferdinand, dont le premier album est sorti quelques mois plus tôt et avec qui ils partagent le goût des guitares dansantes. Flowers, lui, entretient les rivalités dans la presse, s’en prend aux Bravery, à Fall Out Boy, et construit une image de frontman à l’ancienne, sûr de lui et un peu agaçant.

Sam’s Town, le virage américain

Le deuxième album est celui de la bascule. Enregistré au Studio at the Palms, dans le casino du même nom à Las Vegas, avec Flood et Alan Moulder, deux producteurs passés par Depeche Mode, U2 et les Smashing Pumpkins, Sam’s Town paraît le 2 octobre 2006. Le titre est emprunté à un casino du bord de ville, et la pochette, signée Anton Corbijn, montre une jeune femme en robe de reine de beauté devant une caravane. Le message est clair : les Killers ne veulent plus être un groupe anglais de Las Vegas, ils veulent être un groupe américain, dans la lignée de Bruce Springsteen, de Tom Petty et du Bowie de Heroes.

Une route de nuit vue depuis une voiture
Image d’illustration : une route de nuit, le décor des chansons de Sam’s Town. Photo Francisco Gonzalez / Unsplash.

Flowers, élevé dans une famille mormone entre Henderson, dans la banlieue de Las Vegas, et Nephi, une petite ville de l’Utah, y raconte pour la première fois d’où il vient : les routes désertes, les stations-service, les églises, l’ennui adolescent. When You Were Young, premier single, ouvre sur une guitare en cavalcade et un texte sur un homme qui ne ressemble pas à Jésus. Bones, avec son clip signé Tim Burton, et Read My Mind, la chanson préférée du groupe, complètent l’affiche. La critique est partagée, parfois sévère : on reproche au disque son emphase, ses cuivres, ses moustaches. Le temps a donné raison au groupe. Sam’s Town est aujourd’hui considéré par une bonne partie de ses fans comme leur meilleur album, et le groupe l’a rejoué intégralement pour ses dix ans, en 2016, dans le casino qui lui a donné son nom.

En 2007, une compilation de faces B et d’inédits, Sawdust, réunit une reprise de Shadowplay de Joy Division et Tranquilize, un duo avec Lou Reed, qui dit assez la reconnaissance que les Killers ont obtenue de leurs aînés. La même année, ils sont têtes d’affiche de Glastonbury, sur la Pyramid Stage, à peine trois ans après leur premier album.

Day & Age et les années de doute

Le troisième album, Day & Age, paraît en novembre 2008. Produit par Stuart Price, ancien complice de Madonna et des Pet Shop Boys sous le nom de Jacques Lu Cont, il tourne le dos au Springsteen de Sam’s Town pour retrouver les synthétiseurs et y ajouter des saxophones, des steel drums et une légèreté presque disco. Human, avec sa question sur les humains et les danseurs qui a fait couler beaucoup d’encre, est un succès mondial, particulièrement en France, où le titre tourne en boucle sur les radios pendant l’hiver 2008-2009. Spaceman suit. Le disque se vend bien, mais quelque chose s’use : le groupe tourne sans relâche depuis 2004 et, au début de 2010, il annonce une pause.

Chacun rentre chez soi. Flowers publie un premier album solo, Flamingo, en septembre 2010, du nom d’un casino et d’une avenue de Las Vegas, puis The Desired Effect en 2015. Le groupe se reforme pour Battle Born, en septembre 2012, un disque nommé d’après la devise inscrite sur le drapeau du Nevada et enregistré dans le studio que les Killers ont acheté à Las Vegas et rebaptisé du même nom. Runaways et Miss Atomic Bomb renouent avec la grandeur de Sam’s Town, sans toujours convaincre. Wonderful Wonderful, en septembre 2017, produit avec Jacknife Lee, offre au groupe son premier numéro un aux États-Unis et un single, The Man, où Flowers se moque de sa propre arrogance de 2004 sur une ligne de basse funk.

Deux membres en moins sur la route

Ces années-là sont aussi celles d’un groupe qui se fissure sans se séparer. Mark Stoermer annonce en 2016 qu’il ne participera plus aux tournées, pour reprendre des études et se consacrer à des projets personnels, tout en restant membre du groupe. Dave Keuning suit en 2017, fatigué de la route et en désaccord sur la manière de travailler, et publie un album solo, Prismism, en 2019. Sur scène, Flowers et Vannucci s’entourent de musiciens de tournée, dont le guitariste Ted Sablay et le bassiste Jake Blanton. Les deux fondateurs restants font face : Glastonbury 2019, où les Killers sont à nouveau têtes d’affiche et invitent les Pet Shop Boys et Johnny Marr, reste l’un des grands moments de la décennie du festival.

Des mains levées dans un public de festival
Image d’illustration : un public de festival, comme lors des passages des Killers à Glastonbury. Photo Melissa Askew / Unsplash.

En France, le groupe a suivi une trajectoire assez classique pour une formation anglo-saxonne de cette taille : des premières dates parisiennes dans des salles de club en 2004 et 2005, puis les grandes salles de la capitale et les scènes des festivals d’été au fil des tournées. Le public français, moins acquis à la cause que le public britannique, a surtout retenu Mr. Brightside, Somebody Told Me et Human, trois titres que l’on retrouve dans notre sélection de quarante titres pop des années 2000, et le groupe reste en France une affaire de connaisseurs plutôt qu’un phénomène populaire, à la différence de Coldplay, avec qui on l’a souvent comparé.

Imploding the Mirage et le retour au pays

Le sixième album marque un nouveau départ. Enregistré à Park City, dans l’Utah, où Flowers s’est installé avec sa famille, ainsi qu’à Los Angeles, Imploding the Mirage paraît le 21 août 2020, en plein confinement, après avoir été repoussé de plusieurs mois. Produit avec Shawn Everett et Jonathan Rado, du groupe Foxygen, il retrouve l’ampleur de Sam’s Town et la respiration des grands disques américains des années 1980. Caution, le premier single, comporte un solo de Lindsey Buckingham, de Fleetwood Mac. Stoermer joue sur quelques titres, Keuning est absent, et la pochette reprend un tableau de Thomas Blackshear, Dance of the Wind and Storm. Le titre fait référence aux implosions spectaculaires des vieux casinos de Las Vegas, dont le Mirage, et le disque parle de départ, de deuil et de reconstruction.

Un an plus tard, en août 2021, Pressure Machine surprend tout le monde : un album presque folk, sans single, construit autour de paroles d’habitants de Nephi enregistrées par le groupe, avec Phoebe Bridgers en invitée sur un titre. Keuning y fait son retour, et il rejoint à nouveau la tournée à partir de 2022. Les concerts qui suivent, à l’occasion des dix ans puis des vingt ans de Hot Fuss, remplissent les stades britanniques et une résidence à Las Vegas, au Caesars Palace, célèbre en 2024 l’album des débuts sur la scène de la ville qui n’en voulait pas. Une compilation, Rebel Diamonds, publiée en décembre 2023, fait le tour de deux décennies et rappelle qu’entre-temps, Mr. Brightside est devenu le single le plus longtemps classé de l’histoire des charts britanniques. Le groom du Gold Coast avait vu juste.

Les extraits de 30 secondes sont fournis par Deezer ; le lien « Deezer » ouvre le titre complet sur la plateforme.

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