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Stromae, le maestro belge qui fait danser les chagrins

D'Alors on danse à Multitude, le parcours de Paul Van Haver, alias Stromae : un tube planétaire, le triomphe de Racine carrée, deux retraits forcés et l'atelier Mosaert.

Stromae, de son vrai nom Paul Van Haver. Photo Anidae, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons.

Un stagiaire d’une radio bruxelloise, un tube né presque par hasard, puis deux albums qui ont bousculé la chanson francophone. De Cheese à Multitude, en passant par Racine carrée et de longues absences, retour sur le parcours de Paul Van Haver, alias Stromae, artiste complet et fragile.

En 2009, un jeune Bruxellois fait un stage à NRJ Belgique. Il a déjà sorti quelques morceaux de rap passés inaperçus et il garde sous le coude une chanson à la rythmique sèche, héritée de la dance des années 90, où il énumère d’une voix blanche les petites misères du quotidien : le travail, les factures, les ruptures. Le programmateur de la station, Vincent Verbelen, l’écoute et décide de la diffuser. Le morceau s’appelle « Alors on danse ». En quelques mois, il grimpe au sommet des classements belges, puis français, puis d’une bonne partie de l’Europe. Paul Van Haver a vingt-quatre ans, et il va passer la décennie suivante à prouver qu’il n’est pas l’homme d’un seul tube.

Maestro à l’envers

Paul Van Haver naît le 12 mars 1985 à Etterbeek, l’une des communes de Bruxelles. Sa mère est belge, flamande, son père rwandais. Ce dernier est presque absent de son enfance, et il est tué pendant le génocide des Tutsi, en 1994. Le garçon est élevé par sa mère, dans une famille où l’argent ne coule pas à flots mais où l’on tient à l’éducation. Cette figure paternelle manquante deviendra, vingt ans plus tard, le sujet de sa chanson la plus célèbre.

Adolescent, il joue de la batterie et se passionne pour le hip-hop. Il rappe d’abord sous le nom d’Opsmaestro, puis choisit un pseudonyme plus simple, construit en verlan : Stromae, soit « maestro » à l’envers. Le nom dit tout de l’ambition, et un peu de l’autodérision. Il forme un duo, Suspicion, sort des morceaux confidentiels, étudie, cherche sa voie. Il comprend assez vite que ce qui l’intéresse n’est pas seulement le texte, mais la construction entière d’un morceau : le rythme, les sons, l’image.

Avant même le succès, il met en ligne une série de courtes vidéos, les « Leçons de Stromae », dans lesquelles il décortique face caméra la fabrication d’un titre, du premier beat au refrain. Cette manie de montrer l’envers du décor ne le quittera plus. Chez lui, la musique va toujours de pair avec une mise en scène pensée dans le moindre détail.

Alors on danse, un tube presque malgré lui

Ce qui frappe d’abord dans « Alors on danse », c’est le décalage. La production emprunte à l’eurodance et à la house belge des années 90, ce son que la Belgique a exporté dans toutes les discothèques du continent, bien avant que la France ne fasse de même avec sa French touch. Mais le chanteur ne célèbre rien. Il égrène les raisons d’aller mal et conclut que, faute de mieux, on danse. La fête y est une fuite, pas une victoire. Des millions de gens chantent ce refrain sans forcément entendre l’amertume qui le porte.

Le morceau sort en 2009 et devient numéro un dans de nombreux pays européens. En 2010, un remix avec Kanye West lui ouvre même quelques portes de l’autre côté de l’Atlantique. Pour un artiste belge chantant en français, c’est une trajectoire rarissime. Elle a aussi son revers : pendant plusieurs années, une partie du public et de la presse ne voit en Stromae qu’un faiseur de tube dansant, un nom de plus sur la liste des succès d’un été.

Cheese, un premier album sous-estimé

Le premier album, Cheese, paraît en juin 2010. Le titre joue sur le sourire forcé des photos de famille, celui qu’on affiche quand rien ne va. Le disque prolonge la formule d’« Alors on danse » avec « Te quiero », histoire d’amour qui tourne à l’emprise, ou « House’llelujah », clin d’œil appuyé aux racines house du chanteur. La production est brute, parfois un peu raide, mais l’écriture est déjà là : des chansons dansantes dont les paroles parlent de solitude, de dépendance, de couples qui se défont.

À l’époque, Cheese est reçu comme un album de transition, correct sans être renversant. Avec le recul, il pose presque tous les éléments du style Stromae : la voix parlée-chantée, les basses héritées des clubs, l’humour noir et un personnage de scène un peu gauche, qui semble toujours sur le point de s’excuser d’être là. Il manque seulement l’ampleur, et un propos plus personnel.

Racine carrée, le grand disque

En mai 2013, une vidéo circule sur Internet. On y voit Stromae, apparemment ivre, tituber à l’arrêt Louiza, à Bruxelles, au petit matin, sous le regard des passants et de quelques policiers. Certains s’inquiètent, d’autres filment avec leur téléphone. Il s’agit en réalité du clip de « Formidable », tourné en caméra cachée. Le chanteur y joue un homme brisé par une rupture, qui interpelle les inconnus. Le coup de communication fonctionne à plein et installe l’idée que ce retour ne ressemblera pas au premier album.

Suit « Papaoutai », dont le clip montre un enfant qui tente d’attirer l’attention d’un père figé en mannequin. Le sujet de l’absence paternelle, que tout le monde relie à l’histoire du chanteur, est traité sur un rythme irrésistible, presque joyeux. C’est tout l’art de Stromae : faire danser sur ce qui fait mal, sans jamais sombrer dans le pathos.

Racine carrée sort en août 2013 et enchaîne les réussites. « Tous les mêmes », avec son personnage mi-homme mi-femme, dresse l’inventaire des reproches qu’on se renvoie dans un couple. « Carmen », dont le clip animé est signé Sylvain Chomet, le réalisateur des Triplettes de Belleville, détourne la « Habanera » de Bizet pour parler de la dépendance aux réseaux sociaux. « Ave Cesaria » rend hommage à Cesária Évora, « Quand c’est ? » affronte le cancer avec une noirceur saisissante. L’album mêle la house et l’électro à des influences venues d’Afrique centrale, de la rumba congolaise aux musiques capverdiennes.

En France, le succès est massif. Racine carrée s’installe durablement en tête des ventes et devient l’un des disques les plus vendus de la décennie. Aux Victoires de la musique 2014, Stromae repart avec plusieurs trophées, dont celui de l’artiste interprète masculin. En Belgique, « Ta fête » accompagne l’équipe nationale de football, les Diables rouges, lors de la Coupe du monde 2014. Le stagiaire de NRJ est devenu une figure nationale des deux côtés de la frontière.

La critique française, souvent méfiante envers les vedettes des classements, se laisse convaincre. On compare volontiers Stromae à Jacques Brel, pour la théâtralité de ses interprétations, sa façon de jouer ses chansons avec tout le corps et cette manière de mêler la tendresse et la cruauté dans un même couplet. Le rapprochement est flatteur, et pas seulement parce que les deux hommes sont belges. Comme Brel, Stromae compose des personnages plus qu’il ne se raconte directement, et c’est justement ce masque qui lui permet d’aborder les sujets les plus intimes. Sur scène, la silhouette compte autant que la voix : nœud papillon, pantalon court, chaussettes voyantes, cardigans à motifs, une élégance d’écolier un peu désuète qui devient immédiatement reconnaissable.

La tournée, jusqu’à l’épuisement

La tournée qui suit est d’une ampleur inédite pour un artiste francophone de sa génération. Des Zéniths aux arénas, des festivals européens à l’Amérique du Nord, le spectacle soigné jusqu’au moindre costume tourne pendant près de deux ans. En 2015, Stromae joue à Coachella, en Californie, devant un public qui ne comprend pas toujours les paroles mais connaît les refrains.

Une foule face à une grande scène éclairée dans une aréna
Image d’illustration : un concert dans une grande salle. Photo Alexander Ward / Unsplash.

La même année, une série de concerts est prévue en Afrique, avec notamment une date symbolique à Kigali, au Rwanda. Elle ne se déroule pas comme prévu. Le chanteur réagit très mal à un traitement antipaludique, la méfloquine, dont les effets secondaires provoquent chez lui un état d’anxiété sévère. Plusieurs dates sont annulées, la tournée prend fin. Stromae disparaît des scènes pour de longues années, en expliquant plus tard avoir dû réapprendre à vivre loin de ce rythme.

Mosaert, l’atelier

Le silence n’est pas une inactivité. Stromae se consacre à Mosaert, la structure qu’il a fondée et dont le nom est une anagramme de son pseudonyme. Autour de lui, on trouve son frère Luc Van Haver et la styliste Coralie Barbier, devenue sa femme en 2015. Mosaert gère les clips, la direction artistique, les pochettes, et développe une ligne de vêtements aux motifs géométriques, polos et cardigans aux couleurs franches, dans la continuité des tenues que le chanteur portait sur scène.

Pendant cette période, Stromae apparaît aussi chez les autres. En 2017, il partage « La pluie » avec Orelsan, sur l’album La fête est finie. En 2018, il publie « Défiler », un titre pensé pour accompagner une collection de Mosaert. Ces sorties sporadiques entretiennent le mystère sans rien promettre. Pour beaucoup d’observateurs, la question n’est plus de savoir quand il reviendra, mais s’il reviendra un jour.

Son influence, elle, se fait sentir. Toute une génération d’artistes belges francophones, du rap à la pop, profite du chemin qu’il a ouvert vers le public français. Lorsque Angèle déboule à la fin des années 2010, la comparaison avec son aîné est immédiate, tant pour la double culture belge que pour l’humour grinçant et le soin porté à l’image.

Multitude, le retour à nu

En octobre 2021, un nouveau single paraît : « Santé ». Stromae y lève son verre aux travailleurs de l’ombre, ceux qui ne font pas la fête pendant que les autres trinquent. Le 9 janvier 2022, il est l’invité du journal de 20 heures de TF1. À une question d’Anne-Claire Coudray sur ses idées noires, il répond en chantant, face caméra, un titre inédit : « L’enfer ». Le morceau évoque sans détour les pensées suicidaires qui l’ont traversé. Le moment marque durablement les téléspectateurs, et beaucoup y voient un geste rare dans la variété française.

Un micro sur pied sous un projecteur
Image d’illustration : un micro sur scène. Photo Matt Botsford / Unsplash.

Multitude sort le 4 mars 2022. Plus court et plus dépouillé que Racine carrée, il fait appel à des instruments venus d’ailleurs, comme l’erhu chinois ou le charango andin, et les mêle à des rythmes électroniques. Les thèmes restent aussi rudes : « Fils de joie » donne la parole au fils d’une travailleuse du sexe, « Mon amour » ironise sur l’infidélité masculine, « La solassitude » décrit l’usure du couple autant que celle de la solitude. Une version de « Mon amour » avec Camila Cabello élargit encore l’audience internationale. En avril 2022, Stromae retrouve la scène de Coachella, sept ans après son premier passage.

L’album se classe en tête des ventes en France comme en Belgique, et la critique salue un disque plus grave et plus audacieux que son prédécesseur, même si certains regrettent l’absence de tubes aussi immédiats que « Papaoutai ». Le chanteur a de toute façon changé d’objectif. Il ne cherche plus à faire danser à tout prix, mais à trouver la forme juste pour chaque chanson, quitte à dérouter.

Une tournée interrompue

La tournée Multitude démarre en 2022 et remplit les arénas et les festivals d’été, en France, en Belgique et ailleurs. La scénographie, pensée par Mosaert, joue sur des bras robotisés et des lumières géométriques, fidèle à l’obsession du chanteur pour l’objet total. Mais au printemps 2023, Stromae annule une première série de dates pour raisons de santé, puis renonce à la fin de la tournée. Il s’en explique brièvement, en indiquant avoir besoin de temps pour se soigner, et se retire à nouveau.

Depuis, les apparitions restent rares. En novembre 2024, il chante avec Pomme « Ma meilleure ennemie », écrit pour la deuxième saison de la série animée Arcane. Le duo rappelle qu’il n’a rien perdu de son sens de la mélodie, ni de son goût pour les collaborations inattendues. Pour le reste, Stromae semble avoir trouvé un rythme qui lui appartient, loin du calendrier des maisons de disques.

Son parcours, en tout cas, a changé la place de la chanson francophone dans la pop mondiale. Avant lui, peu d’artistes chantant en français avaient rempli des salles américaines sans passer par l’anglais. Il l’a fait avec des chansons sur l’absence d’un père, la maladie, l’alcool ou la dépression, habillées de rythmes qui font bouger les foules. Ceux qui veulent le voir un jour sur scène guetteront les programmations des grands festivals français, sans trop y compter. Pour découvrir d’autres trajectoires d’artistes qui ont refusé de se répéter, notre rubrique Portraits en rassemble plusieurs.

Les extraits de 30 secondes sont fournis par Deezer ; le lien « Deezer » ouvre le titre complet sur la plateforme.

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