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La French touch, six ans où Paris a fait danser le monde

De Homework à Discovery, de Versailles aux charts britanniques : comment Daft Punk, Air, Cassius, Bob Sinclar, Stardust et Modjo ont fait de la house filtrée une spécialité française entre 1997 et 2003.

Image d'illustration : un home studio avec synthétiseurs. Photo Oleksii Nemnozhko / Unsplash.

Entre la sortie de Homework en janvier 1997 et la naissance du label Ed Banger en 2003, une poignée de producteurs parisiens et versaillais ont fait de la house filtrée une spécialité française. Daft Punk, Air, Cassius, Bob Sinclar, Modjo : retour sur les six années où Londres a regardé Paris danser.

En janvier 1997, Virgin publie le premier album de deux Parisiens d’une vingtaine d’années qui refusent de montrer leur visage. Homework a été enregistré dans la chambre de Thomas Bangalter, avec un matériel qui tiendrait sur un bureau, et il ne ressemble à rien de ce que la France exporte alors. Quelques mois plus tôt, Da Funk tournait déjà dans les clubs anglais. Au printemps, le clip d’Around the World, réalisé par Michel Gondry, passe en boucle sur les chaînes musicales. Personne ne le sait encore, mais une séquence s’ouvre. Pendant six ans, la house fabriquée entre Paris et Versailles va s’imposer dans les charts britanniques, les défilés de mode et les publicités, sous une étiquette que la presse anglaise adopte avec gourmandise : la French touch.

Un disque fait à la maison

Pour mesurer la surprise, il faut revenir un peu en arrière. Au milieu des années 90, la musique électronique reste en France une affaire d’initiés. Laurent Garnier, qui a appris son métier de DJ à Manchester, du côté de l’Haçienda, anime ses soirées Wake Up au Rex Club et cofonde en 1994 le label F Communications avec Éric Morand. Les raves se heurtent à la méfiance des préfectures. Les radios, elles, ont d’autres soucis : la loi qui leur impose 40 % de chansons d’expression française aux heures d’écoute significative entre en vigueur en 1996, et les morceaux instrumentaux venus des clubs n’entrent dans aucune case.

Daft Punk contourne l’obstacle en passant par l’étranger. Le duo, formé par Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo après la fin de leur groupe de rock Darlin’, publie ses premiers maxis chez Soma, un label de Glasgow. Quand Virgin se présente, les deux garçons négocient une indépendance rare pour des débutants : leur structure, Daft Trax, reste propriétaire des enregistrements. Homework en profite. Sa matière première vient de la house de Chicago et de la techno de Detroit, mais le traitement est singulier : boucles de disco et de funk passées dans des filtres qui ouvrent et ferment le spectre, compression poussée jusqu’à faire pomper le son, basses saturées. Sur Teachers, le duo égrène la liste de ses maîtres, de George Clinton à Jeff Mills. L’hommage est direct, sans complexe.

Le disque se vend bien en France, mieux encore à l’étranger. Il installe surtout une méthode. Un home studio, un sampleur, quelques synthés d’occasion, une pile de disques de funk et de disco dénichés aux puces : pour une génération de jeunes producteurs, le modèle devient accessible. La French touch naîtra moins d’un manifeste que de cette économie de chambre à coucher, où l’on bricole en semaine des morceaux destinés aux clubs du week-end suivant.

Versailles, banlieue chic et laboratoire

À une vingtaine de kilomètres de Paris, Versailles fournit une part étonnante des protagonistes. Nicolas Godin, passé par des études d’architecture, et Jean-Benoît Dunckel, professeur de mathématiques, y fondent Air. Leur premier morceau, Modulor, clin d’œil à Le Corbusier, paraît au milieu des années 90 sur une compilation de Source, label monté au sein de Virgin France pour repérer la nouvelle scène électronique. Les maxis suivants sont réunis en 1997 sur Premiers Symptômes. Puis arrive Moon Safari, en janvier 1998.

L’album prend le contre-pied de la house filtrée. Pas de rythme à quatre temps pour faire danser, mais des Moog, des vocodeurs, un piano électrique Fender Rhodes, des cordes et une lenteur assumée qui évoque Burt Bacharach ou les musiques de film de François de Roubaix. Sexy Boy, Kelly Watch the Stars et All I Need, chanté par l’Américaine Beth Hirsch, circulent bien au-delà des clubs. Le disque devient la bande-son des bars branchés et des défilés, et Sofia Coppola confie au duo la musique de son premier long métrage, Virgin Suicides, dont la bande originale paraît en 2000. Air prouve que l’étiquette peut désigner autre chose qu’un son de club : une élégance, une manière de revisiter la pop des années 70 sans ironie.

Versailles, c’est aussi Phoenix, dont le guitariste Laurent Brancowitz jouait avec Bangalter et Homem-Christo dans Darlin’. Le groupe publie United chez Source en 2000, et il lui faudra attendre Wolfgang Amadeus Phoenix, en 2009, pour conquérir l’Amérique. C’est encore Alex Gopher, ami de Nicolas Godin depuis l’adolescence, qui sort en 1999 You, My Baby & I. La ville royale, ses lycées et ses caves aménagées en studios ont fabriqué un réseau d’amis bien plus qu’une école.

Filtres, samples et maxis

L’essentiel de la scène se joue pourtant sur des maxis 12 pouces, pas sur des albums. En 1995, Bangalter a fondé Roulé, son label personnel. Il y publie ses propres morceaux, dont la série Trax on da Rocks, et y accueille des complices. Homem-Christo répond en 1997 avec Crydamoure, créé avec Éric Chedeville, son partenaire au sein de Le Knight Club. Les deux étiquettes deviennent des marques recherchées par les DJ du monde entier, et leurs pochettes sobres s’arrachent chez les disquaires spécialisés de Paris, de Londres ou de Tokyo.

Bacs de disques vinyles chez un disquaire
Image d’illustration : des disques vinyles dans un bac. Photo Anastasia Saldatava / Unsplash.

C’est chez Roulé que sort, à l’été 1998, le morceau qui résume l’époque. Stardust réunit Bangalter, le producteur Alan Braxe et le chanteur Benjamin Diamond. Music Sounds Better with You repose sur un court extrait de Fate, un titre de Chaka Khan, répété et filtré pendant de longues minutes sous une voix qui revient sans cesse à la même promesse. L’effet est hypnotique. Le titre atteint la deuxième place des ventes au Royaume-Uni et devient un classique des clubs, alors que le trio n’enregistrera jamais d’autre disque.

Autour de ce noyau gravitent des producteurs aux trajectoires voisines. Philippe Zdar, ingénieur du son connu pour son travail sur les albums de MC Solaar, s’associe à Étienne de Crécy sous le nom de Motorbass. Leur album Pansoul, paru en 1996, passe presque inaperçu du grand public mais pose les bases : une house lente, grasse, obsédée par le groove. De Crécy lance ensuite Super Discount, projet collectif où il invite des amis comme Alex Gopher, puis signe Tempovision en 2000. Alan Braxe et Fred Falke publient Intro la même année. Dimitri from Paris avait de son côté ouvert une autre voie avec Sacrebleu, en 1996, disque de lounge et de house kitsch qui a trouvé un public en Angleterre comme au Japon.

Tous partagent une même grammaire. Le filtre passe-bas, qui étouffe un sample avant de le libérer d’un coup, devient la signature du mouvement, au point de tourner au procédé. La compression lamine les pistes jusqu’à donner l’impression que le morceau respire au rythme de la grosse caisse. Et la matière vient d’un passé récent, disco new-yorkaise, funk, soul de Philadelphie, que ces producteurs ont souvent découvert dans la discothèque de leurs parents.

Cassius et Bob Sinclar, la fête en grand

En 1999, Philippe Zdar retrouve Hubert Blanc-Francard, dit Boombass, fils de l’ingénieur du son Dominique Blanc-Francard. Les deux hommes ont déjà travaillé ensemble dans l’entourage de MC Solaar. Sous le nom de Cassius, ils publient chez Virgin un album sobrement titré 1999. Le single du même nom, puis Feeling for You et La Mouche frappent plus fort que les productions de Daft Punk, avec des voix empruntées à la soul et des montées taillées pour les grandes salles. Cassius signera ensuite Au rêve, en 2002, et poursuivra sa route jusqu’à la mort accidentelle de Zdar, à Paris, en juin 2019.

Christophe Le Friant, alias Bob Sinclar, choisit une autre voie : l’hédonisme revendiqué. Cofondateur du label Yellow Productions, il publie Paradise en 1998. La même année, Gym Tonic, produit avec Thomas Bangalter, détourne un enregistrement de cours d’aérobic de Jane Fonda. Faute d’autorisation, le morceau ne peut pas sortir tel quel au Royaume-Uni, et une reprise opportuniste signée Spacedust prend la tête des ventes anglaises à sa place. L’anecdote dit beaucoup de l’appétit britannique pour ce son venu de Paris. Sinclar enchaîne avec I Feel for You et l’album Champs Elysées, en 2000, avant de glisser au milieu de la décennie vers une dance beaucoup plus commerciale.

La même année, Modjo enfonce le clou. Romain Tranchart et Yann Destagnol construisent Lady (Hear Me Tonight) autour d’une boucle de guitare empruntée à Soup for One, de Chic. Le single est numéro un au Royaume-Uni en septembre 2000 et fait le tour de l’Europe. Comme Stardust, Modjo ne retrouvera jamais un tel succès. La French touch fonctionne souvent ainsi : un tube planétaire, puis le retour à l’anonymat des studios.

Londres tombe sous le charme

Le paradoxe tient dans les classements. Pendant que les radios françaises hésitent encore à programmer des morceaux sans paroles en français, le Royaume-Uni accueille ces producteurs comme des héros. La presse musicale anglaise, qui tenait volontiers la variété française pour une plaisanterie, change de ton. Les magazines de club comme Mixmag, les hebdomadaires comme le NME et les titres de tendance comme The Face consacrent de longs articles à ces Parisiens qui semblent avoir compris la house mieux que beaucoup d’Anglais. L’expression French touch, dont l’origine exacte reste discutée, s’installe dans ces pages avant de revenir en France, où elle devient une appellation courante.

DJ aux platines devant une foule dans un club
Image d’illustration : un DJ dans un club. Photo Keido wvtvnvbe / Unsplash.

Il y a là un retournement savoureux. Quelques années plus tôt, c’est l’hebdomadaire Melody Maker qui avait expédié Darlin’ d’une formule méprisante, dont Bangalter et Homem-Christo avaient tiré le nom de Daft Punk. Désormais, les journalistes britanniques traversent la Manche pour visiter les studios parisiens. Les DJ de Radio 1 programment les maxis de Roulé et de Crydamoure, et les producteurs français décrochent des remix pour des artistes anglo-saxons de premier plan.

À Paris, la scène a trouvé ses lieux. Les soirées Respect, installées un temps au Queen, sur les Champs-Élysées, accueillent Daft Punk, Cassius ou Dimitri from Paris devant un public qui mélange clubbers, gens de la mode et des médias. La première Techno Parade traverse la capitale en septembre 1998, signe d’une reconnaissance institutionnelle arrivée sur le tard. Le phénomène gagne aussi la publicité : en 1999, Flat Beat, de Mr. Oizo, alias Quentin Dupieux, accompagne un spot Levi’s mettant en scène une marionnette jaune, Flat Eric. Le morceau, paru chez F Communications, prend la première place des ventes britanniques. Plusieurs de ces titres ont d’ailleurs rythmé notre bande-son de l’été 1999.

Cette consécration a son revers. En France, une partie de la critique rock regarde le mouvement de haut, lui reprochant de recycler le disco et de fabriquer une musique d’ambiance pour boutiques de luxe. Le débat anime les pages des magazines, entre ceux qui saluent enfin une musique française exportable et ceux qui n’y voient qu’une mode. Les ventes, elles, tranchent : Homework et Moon Safari s’exportent largement, et la musique électronique française cesse d’être une curiosité.

Discovery, sommet et point de bascule

En novembre 2000, Daft Punk publie One More Time. La voix de Romanthony, passée à l’Auto-Tune, surplombe une boucle de cuivres filtrée qui tourne pendant plus de cinq minutes. Le titre agace les puristes et s’installe dans toutes les radios. L’album qui suit, Discovery, sort en mars 2001. Le duo y assume ce que la house filtrée dissimulait jusque-là sous le groove : un amour sans réserve pour le soft rock, le disco et les solos de guitare des années 70 et 80. Digital Love, Harder, Better, Faster, Stronger et Face to Face dessinent une pop électronique qui déborde largement le cadre des clubs.

L’album s’accompagne d’un projet visuel conçu avec le mangaka Leiji Matsumoto, dont les clips animés seront réunis en 2003 dans le film Interstella 5555. Le duo apparaît désormais sous ses casques de robots, image qui deviendra sa marque définitive. L’histoire de Daft Punk se poursuivra encore vingt ans, mais Discovery marque un aboutissement : la French touch a atteint le grand public mondial, et son vocabulaire commence à s’user.

Au même moment, la formule se banalise. Les filtres envahissent les compilations vendues en grande surface, les publicitaires réclament des morceaux dans le style de Daft Punk, et une avalanche de maxis interchangeables sature les bacs. Air s’éloigne délibérément du son de Moon Safari avec 10 000 Hz Legend, en 2001, disque plus sombre et plus étrange. Cassius cherche d’autres couleurs sur Au rêve. Plusieurs petits labels ferment ou ralentissent. Le mot French touch commence à sonner comme une étiquette de musée.

Ce qui vient après

En 2003, Pedro Winter, manager de Daft Punk depuis 1996, fonde le label Ed Banger. Il y signera Justice, Mr. Oizo ou SebastiAn, et imposera une électro plus saturée, plus rock, qui tourne le dos aux filtres soyeux de la génération précédente. La presse parlera vite d’une seconde vague. Les deux périodes partagent pourtant beaucoup : le goût du graphisme, le contrôle de l’image, une circulation constante entre Paris et Londres, et souvent les mêmes parrains.

Les années 1997-2003 ont aussi changé la manière dont la musique française se regarde. Pour la première fois depuis longtemps, des musiciens hexagonaux dictent une tendance mondiale sans passer par la chanson, le plus souvent sans paroles ou en anglais. Les majors, qui ne savaient que faire de ces producteurs sans visage, ont appris à négocier avec des artistes propriétaires de leurs bandes. Les festivals se sont ouverts aux DJ, jusqu’à leur réserver des scènes entières.

Plusieurs protagonistes ont continué de compter bien après leur âge d’or. Air a beaucoup travaillé pour le cinéma, puis a repris la route en 2024 pour jouer Moon Safari en intégralité, un quart de siècle après sa sortie. Phoenix a remporté en 2010 le Grammy du meilleur album de musique alternative. Daft Punk a publié Random Access Memories en 2013 avant d’annoncer sa séparation en février 2021. Quant à Music Sounds Better with You, il continue de passer dans les mariages, les bars et les clubs, joué par des DJ qui n’étaient pas nés quand Stardust l’a enregistré.

Les extraits de 30 secondes sont fournis par Deezer ; le lien « Deezer » ouvre le titre complet sur la plateforme.

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