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Sigur Rós, Ágætis byrjun, le disque venu du bout du monde

Enregistré à Reykjavik et sorti en Islande en juin 1999, Ágætis byrjun a mis deux ans à atteindre l'Europe, avant de devenir l'un des albums les plus influents du tournant du siècle. Chronique.

Sigur Rós sur scène. Ágætis byrjun est le deuxième album du groupe islandais. Photo Alive87, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.

Une voix de tête dans une langue parlée par trois cent mille personnes, une guitare jouée à l’archet, des morceaux de dix minutes qui montent comme la marée. Sorti en Islande le 12 juin 1999, Ágætis byrjun a fait de Sigur Rós le groupe le plus étrange et le plus aimé de sa génération.

Le 12 juin 1999, dans la salle de l’Opéra islandais, à Reykjavik, quatre garçons d’une vingtaine d’années jouent devant quelques centaines de personnes un disque qui sort le jour même sur un label local. Le chanteur, un grand blond aux yeux clairs qui joue de la guitare avec un archet, se tient de profil, presque de dos. Il chante en islandais, et parfois dans une langue qui n’existe pas. Le concert est filmé ; on y voit un public assis, silencieux, un peu sonné. L’album s’appelle Ágætis byrjun, ce que l’on peut traduire par « un bon début », titre modeste pour un disque qui allait mettre deux ans à traverser l’Atlantique et vingt-cinq à ne pas vieillir.

Reykjavik, 1994-1998

Sigur Rós se forme en janvier 1994 à Reykjavik, le jour de la naissance de la petite sœur de Jón Þór Birgisson, dit Jónsi, dont le groupe emprunte le prénom : Sigurrós, la rose de la victoire. Autour de lui, le bassiste Georg Hólm et le batteur Ágúst Ævar Gunnarsson. Le trio enregistre en 1997 un premier album, Von, sur le label Smekkleysa, la maison fondée par les Sugarcubes de Björk, et ne le vend qu’à quelques centaines d’exemplaires. La musique, encore proche du shoegaze et de l’ambient, cherche sa forme. C’est l’arrivée d’un quatrième membre, en 1998, qui la trouve : Kjartan Sveinsson, claviériste formé au conservatoire, apporte les arrangements de cordes et de cuivres, le piano, et une culture classique que les trois autres n’avaient pas.

L’Islande de la fin des années 90 est un pays de moins de trois cent mille habitants où tout le monde se connaît et où la scène musicale, portée par le succès mondial de Björk, a pris confiance. Les studios sont rares, les hivers longs, et les groupes jouent dans les bars de Laugavegur devant les mêmes cinquante personnes. Sigur Rós entre au Stúdíó Sýrland à l’été 1998 avec le producteur britannique Ken Thomas, un vétéran qui a travaillé avec Public Image Ltd et les Sugarcubes, et qui va enregistrer le disque par sessions espacées jusqu’au printemps 1999. Le groupe convoque un quatuor à cordes, une section de cuivres, un orchestre à vent, une scie musicale. Le budget est celui d’un disque indépendant islandais, la durée finale dépasse soixante-dix minutes.

L’archet, la voix, la langue

Trois choses font le son de ce disque, et toutes trois sont nées d’accidents. L’archet d’abord : Jónsi a commencé à frotter les cordes de sa guitare électrique avec un archet de violoncelle pour obtenir des nappes qui tiennent indéfiniment, à la manière de Jimmy Page mais avec un tout autre but, et il en a fait sa signature ; sur Svefn-g-englar ou Ný batterí, la guitare ne joue plus de riffs, elle respire. La voix ensuite : une voix de tête haute, androgyne, souvent doublée, que l’on a comparée à celle d’un enfant ou d’une chanteuse d’opéra, et que Jónsi projette comme un instrument de plus, sans le vibrato du rock. La langue enfin : l’islandais, avec ses consonnes roulées et ses voyelles longues, et sur un morceau, Olsen Olsen, une suite de syllabes inventées que le groupe baptisera plus tard vonlenska, le hopelandais, une non-langue conçue pour que chacun y mette ses propres mots.

À cela s’ajoute une manière de construire les morceaux qui doit peu au rock et beaucoup à la musique de film et aux hymnes religieux. Les chansons partent d’un motif de piano ou d’une basse ronde, s’étirent, accueillent les cordes, montent par paliers vers un sommet où la batterie entre enfin, puis redescendent lentement. Le terme de post-rock, appliqué alors à Mogwai ou à Godspeed You! Black Emperor, colle mal : chez Sigur Rós, il y a des mélodies que l’on peut chanter, même sans en comprendre un mot, et une douceur presque naïve que les Écossais et les Canadiens ne revendiquaient pas.

Dix morceaux, une heure et douze minutes

Après une intro d’une minute et demie qui fait entendre à l’envers le thème du morceau-titre, Svefn-g-englar, les anges somnambules, ouvre pour de bon. Dix minutes, un « ping » de sonar en boucle, une basse sous-marine, un orgue, et cette voix qui répète une syllabe comme une berceuse. Le morceau sort en single à l’automne 1999, avec un clip où des acteurs trisomiques du théâtre Perlan dansent en costumes d’anges, et devient le premier contact de la plupart des auditeurs étrangers avec le groupe. Starálfur, l’elfe qui regarde, prend le relais avec un quatuor à cordes, un piano et une mélodie enfantine ; Wes Anderson en fera la scène finale de La Vie aquatique en 2004, au moment où Bill Murray retrouve son requin-jaguar.

Flugufrelsarinn, le sauveur de mouches, raconte un garçon qui sauve des insectes de la noyade dans un ruisseau et constitue le morceau le plus proche d’une chanson folk. Ný batterí, les nouvelles piles, commence par des cuivres funèbres, se fait menaçant et explose en une fin de guitare à l’archet et de batterie à contretemps ; c’est le sommet dramatique du disque. Hjartað hamast, le cœur qui bat, glisse sur une contrebasse jazz et un piano lounge avant de s’envoler. Viðrar vel til loftárása, dont le titre signifie « beau temps pour un bombardement aérien », phrase entendue d’un présentateur météo islandais pendant la guerre du Kosovo, est une élégie de dix minutes sur piano et cordes, avec l’un des plus beaux crescendos du disque. Olsen Olsen apporte les flûtes et le hopelandais, une chorale et une fin de fête de village. Le morceau-titre, Ágætis byrjun, est une ballade acoustique presque timide où le groupe, dit-on, commente le disque qu’il vient de faire : ce n’est qu’un bon début. Et Avalon, instrumental de nappes, referme le tout comme un générique de fin.

Console de mixage éclairée dans un studio
Image d’illustration : une console de studio, l’outil d’une année de sessions entre Los Angeles et la route. Photo James Kovin / Unsplash.

Une pochette, un fœtus et des ailes

L’objet compte autant que la musique. La pochette, dessinée par Gotti Bernhöft, montre un fœtus doté d’ailes d’ange, tracé au trait fin sur fond blanc, image qui résume le disque mieux qu’un long texte : quelque chose de fragile, de pas tout à fait né, et déjà prêt à s’envoler. Le livret, sans photos du groupe, décline la même figure. Sigur Rós posera rarement, se laissera peu interviewer, et cette discrétion, à l’ère de la britpop finissante et de ses frontmen bavards, alimentera une aura de mystère que le groupe n’a jamais vraiment cherchée. En Islande, le disque est un événement immédiat : il reçoit les prix de l’album et du groupe de l’année aux Icelandic Music Awards et reste des mois dans les classements locaux.

Le lent voyage vers l’Europe

Le reste du monde met du temps. Sans distributeur à l’étranger, l’album circule d’abord par copies et par bouche-à-oreille, notamment grâce à quelques journalistes britanniques revenus enthousiastes du festival Iceland Airwaves, créé en octobre 1999 dans un hangar de l’aéroport de Reykjavik. Le label londonien FatCat Records, spécialisé dans les musiques électroniques et expérimentales, signe le groupe et publie le disque au Royaume-Uni au cours de l’année 2000. Le NME et Melody Maker s’emballent, le Guardian parle d’un des disques de l’année, et Radiohead invite le groupe à assurer sa première partie sur des dates de la tournée de Kid A, à l’automne 2000. Ceux qui ont vu ces concerts se souviennent d’un public venu pour le disque le plus radical de Radiohead et resté bouche bée devant quatre Islandais jouant dans le noir.

Aux États-Unis, le disque paraît officiellement au printemps 2001 chez PIAS America puis MCA, et trouve son public par des voies détournées : la bande originale de Vanilla Sky de Cameron Crowe, qui utilise Svefn-g-englar et un morceau inédit, les émissions de radio universitaires, puis les séries télévisées, qui feront de la musique du groupe, pendant dix ans, la bande-son par défaut des scènes d’émotion. Ágætis byrjun se vend lentement mais longtemps, et figure au moment de sa réédition, vingt ans plus tard, parmi les albums indépendants les plus écoulés du tournant du siècle.

La réception française

En France, Les Inrockuptibles ont été parmi les premiers en Europe continentale à consacrer une longue enquête au groupe, à l’époque où les concerts se donnaient encore dans des salles de trois cents places. Le disque arrive dans les bacs français en 2000 via la distribution de FatCat, et les premiers passages parisiens, au tout début des années 2000, se font dans des salles moyennes. Libération et Magic comparent alors le groupe à Talk Talk, aux Cocteau Twins et à Arvo Pärt, ce qui n’est pas si loin de la vérité. Le public français restera l’un des plus fidèles au groupe, qui remplira ensuite le Grand Rex, le Zénith puis les festivals, de La Route du Rock aux grands rendez-vous d’été, et jouera avec orchestre à la Philharmonie de Paris dans les années 2020.

Scène de concert plongée dans une lumière bleue
Image d’illustration : une scène en lumière bleue, dans l’esprit des concerts du groupe. Photo A J. / Unsplash.

Ce que le disque a changé

Le premier effet a été de faire de l’Islande un label. Après Sigur Rós, chaque groupe venu de Reykjavik, de múm à Of Monsters and Men en passant par Ólafur Arnalds, a été écouté avec l’attente d’une musique de glaciers et de geysers, cliché que les intéressés ont passé vingt ans à combattre et dont Ágætis byrjun est, malgré lui, l’origine. Le second effet touche à la forme. Le disque a montré qu’un groupe pouvait faire des morceaux de dix minutes, sans refrain, dans une langue inconnue, et être aimé par un public bien plus large que celui du post-rock. On en trouve l’empreinte chez Coldplay, dont Chris Martin a souvent dit son admiration, chez Arcade Fire, chez Bon Iver, chez Explosions in the Sky, dans la pop de chambre des années 2000 et dans une bonne partie des musiques de film et de série des années 2010, qui ont transformé les crescendos du groupe en formule.

Le troisième effet concerne le groupe lui-même. Sigur Rós a passé sa carrière à essayer de ne pas refaire Ágætis byrjun : le disque sans titre de 2002, entièrement en hopelandais, plus sombre ; Takk… en 2005, plus lumineux, avec Hoppípolla qui deviendra le morceau de télévision par excellence ; l’acoustique Með suð í eyrum við spilum endalaust en 2008 ; les albums plus électroniques ou orchestraux des années 2010 et 2020, enregistrés après le départ de Kjartan Sveinsson puis son retour. Ágúst Ævar Gunnarsson, le batteur de Ágætis byrjun, quitte le groupe dès la fin de l’enregistrement pour se consacrer au graphisme, remplacé par Orri Páll Dýrason. Le disque reste donc le témoin d’une formation qui n’a existé que le temps de le faire.

Vingt-cinq ans après, ce qui frappe à la réécoute, c’est sa patience. Rien n’y est pressé, rien n’y est démontré. Les morceaux prennent le temps qu’il leur faut, la production de Ken Thomas laisse de l’air autour des instruments, et l’ensemble semble avoir été enregistré pour être écouté d’une traite, de préférence tard, de préférence seul. C’est un disque que l’on offre, que l’on fait découvrir en voiture la nuit, que l’on garde pour les moments où il faut que quelque chose se taise. Un bon début, disaient-ils. Rarement titre aura été aussi trompeur par modestie. Ceux qui veulent prolonger trouveront dans notre sélection de morceaux de plus de huit minutes quelques cousins, et dans le reste de nos chroniques les disques qui, à la même époque, cherchaient une autre sortie du rock.

Les extraits de 30 secondes sont fournis par Deezer ; le lien « Deezer » ouvre le titre complet sur la plateforme.

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