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Damon Albarn et Gorillaz, le groupe qui n’existait pas

De Clint Eastwood à Cracker Island, le parcours de Gorillaz, groupe de dessins animés inventé par Damon Albarn et Jamie Hewlett, et celui d'un chanteur de Blur devenu le musicien le plus occupé d'Angleterre.

Damon Albarn, chanteur de Blur et cofondateur de Gorillaz, en concert. Photo Σπάρτακος, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Un appartement de l’ouest de Londres, un dessinateur, un chanteur lassé de la britpop et quatre personnages de cartoon. Depuis 2001, Gorillaz vend des millions de disques sans montrer un visage humain. Portrait de Damon Albarn à travers son projet le plus étrange, de Clint Eastwood à Cracker Island, sans oublier Blur, revenu en 2023.

En 1997, Damon Albarn et Jamie Hewlett partagent un appartement de Westbourne Grove, dans l’ouest de Londres, et passent leurs soirées devant MTV. Le premier vient de sortir Blur, cinquième album du groupe qui porte son nom, et cherche une porte de sortie à la britpop qu’il a lui-même contribué à inventer. Le second a cocréé dix ans plus tôt la bande dessinée Tank Girl avec Alan Martin, et vient de voir Hollywood en tirer un film raté. Devant l’écran, les deux hommes constatent que les clips se ressemblent tous et que les groupes qu’on y voit n’ont plus grand-chose à dire. L’idée leur vient de fabriquer un groupe entièrement dessiné, sans musiciens visibles, une machine à cartoons qui dirait à la fois l’amour de la pop et sa fatigue. Le nom, Gorillaz, arrive un peu plus tard. Le concept, lui, est resté.

Le chanteur qui voulait disparaître

Pour comprendre Gorillaz, il faut regarder d’où vient Albarn. Né le 23 mars 1968 à Whitechapel, élevé à Leytonstone puis dans l’Essex par un père directeur d’école d’art et une mère décoratrice de théâtre, il fonde Blur à la fin des années 80 avec Graham Coxon, Alex James et Dave Rowntree. Après un premier album de pop psychédélique, Leisure (1991), le groupe se réinvente en chroniqueur ironique de l’Angleterre avec Modern Life Is Rubbish (1993), Parklife (1994) et The Great Escape (1995). En août 1995, le duel médiatique entre Country House de Blur et Roll With It d’Oasis fait la une des journaux nationaux. Blur gagne la bataille des singles, Oasis remporte la guerre des albums, et Albarn en sort épuisé, devenu malgré lui le visage d’un mouvement qu’il ne supporte plus.

Les deux disques suivants, Blur (1997), avec le tube involontaire Song 2, et 13 (1999), produit par William Orbit, tournent le dos à la britpop pour regarder vers le rock indépendant américain et l’électronique. Nous revenons sur cette période dans notre dossier consacré à la fin de la britpop. Albarn, lui, voyage. Un séjour au Mali en 2000, dont il tirera l’album Mali Music (2002), lui ouvre les oreilles sur les musiques d’Afrique de l’Ouest. Il rentre à Londres avec une conviction : il en a fini avec le rôle de chanteur de groupe à guitares au premier plan. Gorillaz lui offre exactement l’inverse, un masque.

Quatre personnages et un producteur californien

Hewlett dessine les quatre membres : 2-D, le chanteur aux yeux noirs et aux cheveux bleus ; Murdoc Niccals, bassiste satanique et fondateur autoproclamé ; Noodle, guitariste japonaise de dix ans arrivée dans une caisse FedEx ; Russel Hobbs, batteur new-yorkais habité par les fantômes de ses amis. Chacun a une biographie, des interviews, des humeurs. Côté son, Albarn s’entoure du producteur californien Dan the Automator, connu pour son travail avec Kool Keith et Deltron 3030, et du DJ Kid Koala. Le rappeur Del the Funky Homosapien, cousin d’Ice Cube, pose deux couplets sur un morceau bâti autour d’une boîte à rythmes bon marché et d’un mélodica.

Ce morceau s’appelle Clint Eastwood. Sorti en mars 2001, il précède de quelques jours l’album Gorillaz, publié le 26 mars sur Parlophone. Le clip, réalisé par Hewlett et Pete Candeland, montre 2-D et ses camarades face à une armée de gorilles zombies dans un cimetière, référence au Thriller de Michael Jackson. Le single grimpe jusqu’à la quatrième place des ventes britanniques et s’installe sur toutes les radios européennes, y compris en France, où le groupe devient en quelques semaines l’un des noms les plus joués sur les antennes rock. 19-2000, avec sa voix d’enfant modifiée et son refrain de comptine, et Rock the House suivent. L’album mélange hip-hop, dub, punk, bossa nova et pop anglaise avec une désinvolture que l’on ne trouvait plus chez Blur.

Demon Days, le disque des jours sombres

Entre les deux premiers albums de Gorillaz, Albarn enregistre Think Tank avec Blur, en partie au Maroc, presque sans Graham Coxon, parti en cours de route. Le groupe se met en sommeil après la tournée de 2003. Pour le retour de Gorillaz, Albarn cherche un producteur qui ne soit pas Dan the Automator et tombe sur The Grey Album, le mash-up de Jay-Z et des Beatles réalisé par un jeune Américain, Brian Burton, alias Danger Mouse. Il l’appelle. Les deux hommes passent une bonne partie de l’année 2004 dans le studio d’Albarn, à l’ouest de Londres, à construire un disque conçu comme un voyage nocturne, écrit après un long trajet en train à travers la Chine.

Une console de mixage dans un studio d'enregistrement
Image d’illustration : une console de studio. Funeral a été enregistré sur bande, à l’Hôtel2Tango de Montréal, avec un budget minuscule. Photo James Kovin / Unsplash.

Demon Days sort en mai 2005. La liste des invités donne le ton : De La Soul sur Feel Good Inc., Shaun Ryder des Happy Mondays sur DARE, Martina Topley-Bird, Roots Manuva, Neneh Cherry, Ike Turner au piano, Bootie Brown des Pharcyde sur Dirty Harry, et l’acteur Dennis Hopper qui récite un conte sur la destruction d’une île paradisiaque. Un chœur d’enfants et le London Community Gospel Choir referment le disque. Le morceau remporte le Grammy de la meilleure collaboration pop avec chant en février 2006, soirée pendant laquelle Gorillaz partage la scène avec Madonna, les personnages animés apparaissant en hologrammes autour de la chanteuse.

Le disque s’écoule à plusieurs millions d’exemplaires, mieux encore que le premier, qui avait déjà valu à Gorillaz une entrée au Livre Guinness des records comme groupe virtuel le plus vendu de l’histoire. En France, Feel Good Inc. et DARE tiennent les radios pendant l’automne 2005. Plutôt qu’une tournée classique, Albarn et Hewlett montent en novembre 2005 cinq soirées à l’Opéra de Manchester, sous le titre Demon Days Live, avec la quasi-totalité des invités du disque, un orchestre et un chœur, les musiciens jouant dans la pénombre derrière un rideau tandis que les animations défilent.

Le détour par The Good, the Bad & the Queen

Albarn ne reste jamais longtemps sur un seul projet. En janvier 2007 paraît un album sans nom, signé par un groupe que la presse appellera The Good, the Bad & the Queen, d’après le titre du disque. La formation ressemble à un fantasme de disquaire : Paul Simonon, le bassiste des Clash, sorti de vingt ans de retraite musicale pour peindre ; Simon Tong, ancien guitariste de The Verve ; Tony Allen, le batteur de Fela Kuti, inventeur du rythme afrobeat ; et Danger Mouse à la production. Le disque est une longue ballade grise sur Londres, la Tamise, la guerre en Irak et les pubs qui ferment. Il reste, pour beaucoup d’amateurs, l’un des plus beaux albums d’Albarn.

La même année, en juin 2007, le Manchester International Festival crée Monkey: Journey to the West, un opéra en mandarin composé par Albarn et dessiné par Hewlett, d’après un classique de la littérature chinoise, avec le metteur en scène Chen Shi-Zheng. Le spectacle voyage dès septembre au Théâtre du Châtelet, à Paris, coproducteur de l’aventure, où il est accueilli avec curiosité par un public plus habitué à Offenbach qu’aux singes acrobates.

Plastic Beach, la grande fête sur l’océan

Le troisième album de Gorillaz devait s’appeler Carousel. Il devient Plastic Beach, du nom d’une île de déchets flottant au milieu du Pacifique où les personnages se sont réfugiés. Sorti le 3 mars 2010, le disque est le plus ambitieux et le plus dense de la série, produit par Albarn lui-même. On y entend Snoop Dogg en maître de cérémonie, Lou Reed, Mark E. Smith de The Fall, De La Soul et Gruff Rhys sur Superfast Jellyfish, Little Dragon, Bobby Womack et Mos Def sur Stylo, l’Orchestre national de musique arabe de Syrie, et Paul Simonon et Mick Jones des Clash, réunis pour l’occasion. On Melancholy Hill, comptine synthétique chantée par Albarn seul, devient avec le temps l’un des morceaux les plus aimés du groupe.

Cette fois, Gorillaz part en tournée pour de bon, avec un groupe d’une vingtaine de musiciens, un mur d’écrans et la plupart des invités en chair et en os. Le 25 juin 2010, la formation remplace U2 en tête d’affiche de Glastonbury après la blessure de Bono, une soirée jugée en demi-teinte par la presse britannique. À l’automne, la tournée passe par Paris. Albarn enregistre pendant les trajets américains, sur un iPad, un disque de carnet de route, The Fall, offert aux fans le jour de Noël 2010 puis publié au printemps suivant. Puis tout s’arrête. Une brouille entre Albarn et Hewlett, née de l’épuisement de la tournée et de désaccords sur la place de chacun, met le projet en sommeil pendant près de sept ans.

Africa Express, Everyday Robots et un train

La parenthèse permet à Albarn de développer Africa Express, le collectif qu’il a cofondé en 2006 avec le journaliste Ian Birrell pour faire jouer ensemble musiciens africains et occidentaux, loin des affiches caritatives paternalistes. En septembre 2012, le projet affrète un train qui traverse le Royaume-Uni pendant une semaine, avec quatre-vingts musiciens à bord, de Middlesbrough à Londres, s’arrêtant pour des concerts improvisés dans des gares et des salles de quartier. Dans le même esprit, Albarn publie Kinshasa One Two avec le collectif DRC Music (2011) et Rocket Juice & the Moon (2012) avec Tony Allen et Flea des Red Hot Chili Peppers.

En avril 2014, il sort enfin un album sous son nom, Everyday Robots, produit par Richard Russell, le patron du label XL. C’est un disque tranquille et mélancolique sur les téléphones, la solitude et l’enfance à Leytonstone, avec Brian Eno et Natasha Khan de Bat for Lashes en invités. Il vaut à Albarn sa première nomination au Mercury Prize en solo et une tournée dans des salles à taille humaine. Blur, entre-temps, s’est reformé une première fois en 2009, pour Hyde Park et Glastonbury, puis a publié The Magic Whip en avril 2015, un album écrit lors d’une escale forcée de cinq jours à Hong Kong, et repris en main par Graham Coxon et le producteur Stephen Street.

Le retour des cartoons

La réconciliation avec Hewlett passe par un déjeuner, puis par une idée simple : refaire un disque de fête pour des temps qui n’en sont pas. Humanz, sorti le 28 avril 2017, est conçu comme la bande-son d’une nuit où le monde s’écroule, écrite avant l’élection de Donald Trump et publiée après. Vince Staples, Popcaan, Grace Jones, Benjamin Clementine, Mavis Staples et Pusha T s’y succèdent, au point que certains critiques regrettent qu’on n’y entende pas assez Albarn lui-même. Le groupe remporte le Brit Award du meilleur groupe britannique en février 2018, dix-sept ans après ses débuts, et repasse par Paris en novembre 2017, pour la première fois depuis la tournée de 2010.

Une rue de Londres la nuit
Image d’illustration : Londres la nuit, capitale d’un Cool Britannia qui n’aura duré que quelques saisons. Photo Igor Sporynin / Unsplash.

Comme s’il voulait répondre à la critique, Albarn sort dès juin 2018 The Now Now, un disque court et presque solo, avec George Benson à la guitare sur Humility et Snoop Dogg de retour sur un titre. En 2020, en pleine pandémie, Gorillaz invente une nouvelle forme : Song Machine, une série d’épisodes publiés au fil des mois, chacun avec un invité, rassemblés en octobre sous le titre Song Machine, Season One: Strange Timez. Robert Smith de The Cure, Elton John, Beck, St. Vincent, Schoolboy Q, Slowthai et Tony Allen, enregistré peu avant sa mort en avril 2020, y défilent. La méthode colle parfaitement à l’époque du streaming, que nous analysons dans notre dossier sur la manière dont les plateformes ont changé la musique.

Cracker Island et la Californie

Le huitième album de Gorillaz, Cracker Island, sort le 24 février 2023. Enregistré en grande partie à Los Angeles avec Greg Kurstin, producteur d’Adele et de Sia, il est plus court, plus lumineux et plus pop que ses prédécesseurs. Thundercat pose sa basse sur le titre d’ouverture, Stevie Nicks chante sur Oil, Bad Bunny apporte un tube en espagnol avec Tormenta, et Kevin Parker de Tame Impala partage New Gold avec Bootie Brown, vingt ans après Dirty Harry. Le disque entre à la troisième place des ventes britanniques et vaut au groupe une tournée mondiale qui passe par les grands festivals européens à l’été 2023, Primavera Sound à Barcelone en tête, avec un Albarn en bonne forme, en survêtement, qui saute dans la foule sans prévenir.

Trois mois après Cracker Island, Blur annonce son retour avec un single, The Narcissist, puis un neuvième album, The Ballad of Darren, sorti le 21 juillet 2023 et produit par James Ford. C’est un disque de milieu de vie, doux et blessé, écrit en partie pendant la tournée de Gorillaz. Les 8 et 9 juillet 2023, Blur remplit deux soirs le stade de Wembley, une première pour le groupe, puis clôture l’été européen avec une tête d’affiche à Rock en Seine, le 23 août, devant un public parisien qui n’espérait plus revoir Coxon et Albarn côte à côte. Après deux concerts à Coachella en avril 2024, Albarn laisse entendre que Blur a de nouveau rangé les guitares, sans fermer la porte, comme d’habitude.

Entre-temps, il a publié en novembre 2021 un second album solo, The Nearer the Fountain, More Pure the Stream Flows, écrit en Islande, où il possède une maison, et inspiré par les paysages vus de sa fenêtre. Pour les vingt-cinq ans de Gorillaz, une exposition, House of Kong, a ouvert à Londres à l’été 2025, et un neuvième album, The Mountain, a été annoncé en fin d’année 2025 pour le printemps 2026, présenté comme un disque en partie enregistré en Inde. Difficile, à cinquante-huit ans, de trouver un musicien britannique de sa génération aussi occupé. Le paradoxe reste entier : l’homme qui voulait disparaître derrière des dessins animés est devenu l’un des visages les plus reconnaissables de la pop anglaise, et sans doute le plus curieux. Pour d’autres trajectoires de touche-à-tout, la rubrique Portraits vous attend.

Les extraits de 30 secondes sont fournis par Deezer ; le lien « Deezer » ouvre le titre complet sur la plateforme.

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